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Dossier WINDTALKERS :
Un fauteuil pour deux

Dossier - Les suppléments - Interview de Caroline Vié-Toussaint - Liens

A l'occasion de la sortie DVD zone 2 de Windtalkers en mars dernier, et en attendant l'arrivée imminente d'un zone 1 promettant un director's cut plus long de vingt minutes (bientôt en test sur Cinextenso), il nous semblait opportun de rendre hommage à l'un des meilleurs films américains de John Woo, et indéniablement l'un des plus personnels. Au programme donc, une analyse du film et du DVD, suivie d'une dissection de quelques bonus piochés au sein du collector de France Télévision. Parmi eux, nous insisterons sur l'exceptionnel documentaire " Une balle dans l'assiette ", dont la réalisatrice Caroline Vié-Toussaint a bien voulu nous parler autour d'un thé et une salade niçoise.

Au sortir d'A toute épreuve, on attendait de la nouvelle carrière hollywoodienne de Monsieur Woo qu'elle recule les limites du blockbuster populaire. On s'imaginait, naïf, que les chefs-d'œuvre afflueraient à une cadence hongkongaise, et que les producteurs enfin libérés de leurs a priori raciaux laisseraient l'homme s'exprimer en toute insouciance. Naïf, effectivement. Chasse à l'homme sortit. Fin du rêve. Broken Arrow suivit. Quel cauchemar ! On avait beau se dire que Rome ne s'était pas faite en un jour, le divorce était imminent, précipité encore davantage par deux téléfilms formatés (Once a thief et Blackjack) à s'évanouir d'effarement.
Puis vint le sauveur. Volte / Face. En un peu moins de 130 minutes, John Woo se réappropriait les plus hautes cimes du cinéma d'action, imposait aux techniciens yankees une leçon tant attendue de mise en scène et de découpage, et nous assénait le coup de grâce avec une intrigue à ce point intime, autobiographique entre les images, que chaque larme versée à l'écran semblait caresser la propre joue de l'auteur. Peu importe après un tel uppercut que Mission : Impossible II se soit soldé par un échec artistique cuisant. La raison en est limpide : l'absence d'enjeux dramatiques qui puissent le toucher empêche systématiquement le metteur en scène de s'impliquer à 100%. Amputé de son instinct et de son inspiration, à savoir les bases mêmes de son génie, le grand cuisinier se transforme alors en artisan appliqué, assemblant des tranches de hamburgers tant que la clientèle est là pour en commander.

Un repas entre amis
Cette évidence est au centre d'" Une balle dans l'assiette ", le formidable documentaire de cinquante minutes apposé à Windtalkers au sein de sa miraculeuse édition française, support inespéré et techniquement irréprochable (DTS, copie parfaite, transfert impeccable) d'une œuvre injustement boudée à travers le monde. John Woo est effectivement un grand chef, et se plaît à mêler les ingrédients les plus divers pour susciter une émotion plus ou moins immédiate du palais. Maître de sa cuisine, Woo aime partager ses œuvres avec son public, qu'il s'agisse d'inconnus, de sa famille ou d'amis proches. Chez lui, l'art est avant tout synonyme d'échange. Passionnant de bout en bout, " Une balle dans l'assiette " insiste sur l'humilité de cet homme tranquille, dont le seul dessein est de transmettre à son prochain les traditions et les valeurs auxquelles il croit fermement. Difficile dès lors de ne pas reconnaître dans Windtalkers le reflet de ces ambitions. Concerné au plus près par le sujet qu'il dépeint (une minorité raciale intégrant une communauté pour s'épanouir et l'aider dans sa mission), Woo signe un retour en force bouleversant, un appel à la paix universelle nourri de quelques unes des scènes de batailles les plus meurtrières et les plus énormes jamais tournées. Le sens du paradoxe, qui avait si bien servi Volte / Face et qui manquait cruellement à M:I 2, confère à Windtalkers un discours profondément humaniste, car projection littérale de la dualité de l'homme.

Plutôt deux fois qu'une
Tout, chez John Woo, est affaire de reflet, de dédoublement, de dilemme et / ou de collaboration. A l'effigie de ses meilleurs films passés (The Killer, Une Balle dans la tête, Hard Boiled, Volte / Face), Windtalkers repose sur une démultiplication dramatique, une symétrie qui frappe autant les rapports entre les personnages (Yahzee/Enders, Enders/Anderson, Anderson/Whitehorse, Yahzee/Whitehorse) que la psyché des protagonistes eux-mêmes (Enders et son oreille blessée, Yahzee au bord de la folie lors du grand final). A l'exact opposé, M:I 2 ne ressemblait pas à John Woo parce qu'il sacrifiait la complexité des rapports humains à l'iconisation d'un héros unique. Peu étonnant alors que ses seules séquences inoubliables fussent liées à une histoire d'amour, prétexte à une avalanche de duos de danse influencés par les circonstances et l'environnement (concert de flamenco, poursuite en voiture, sauvetage de la belle en plein gunfight dévastateur). Comme l'évoque " Une balle dans l'assiette ", Woo ne peut pas s'en empêcher : même lorsqu'il cuisine pour un cercle familial restreint, il s'en va dédoubler les parts, chaque convive étant littéralement considéré comme deux !

Le Poids de l'Autre
Dans la vie comme à l'écran, John Woo aime se projeter dans l'autre. Durant le fabuleux commentaire audio qu'il a enregistré spécialement pour ce collector (à quand celui de Volte / Face !), le metteur en scène explique qu'il lui arrive régulièrement, en regardant ses acteurs travailler, de singer inconsciemment leurs émotions les plus extrêmes. Cette symbiose qu'il instaure naturellement entre son comédien et lui est sans doute à l'origine de ses collaborations les plus fructueuses, qu'il s'agisse de Chow Yun-Fat, John Travolta ou Nicolas Cage. Mais par-dessus tout, son ouverture vers autrui a permis à Terence Chang, producteur attitré, de devenir son troisième œil, sa raison, son frère et son guide.
" Une Balle dans l'assiette " offre pour la toute première fois l'occasion à Chang de parler librement de Woo. Fermement ancré dans la réalité, le producteur explique avec lucidité les réussites et les échecs de son ami, se remémore de l'arrivée du cinéaste à Hollywood, apporte des précisions amusantes quant à la post-production de Windtalkers (" John avait le final cut à condition de livrer un film d'une certaine durée… - Il 'l'avait', donc il l'a perdu ? - oui, il l'a perdu… ") et relativise sur les possibilités (émises par Woo !) qu'il retourne un jour un film en Chine. " John ne sait plus comment est la vie à Hong-Kong. Il ne saurait simplement plus quoi raconter ! " La tête sur les épaules, Terence Chang apparaît comme le protecteur, la sagesse tapie dans l'ombre de Woo, de ces collaborateurs qui contribuent à forger une carrière admirable sans jamais chercher à attirer vers eux les lauriers de la gloire. La complémentarité des deux hommes peut être ainsi traduite : l'homme d'affaire et le rêveur ; l'objectif et le passionné ; celui qui se bat pour influencer la parole d'en haut et celui qui n'a à l'esprit que ses amis d'en bas. Inévitablement, le duo Chang / Woo allait bien à un moment ou un autre transpirer sur la toile, et c'est aujourd'hui chose faite : Joe Enders n'est-il pas, après tout, l'officier chargé par ses supérieurs d'exécuter Yahzee en cas d'urgence, mais qui finira par donner ce qu'il a de plus cher pour l'aider à accomplir au mieux sa mission ? Son oreille n'est-elle pas alors une personnification de sa culpabilité de servir des patrons qui se moquent de l'art comme de l'an 40 (un comble pour un film sur la seconde Guerre Mondiale) ? La métaphore est tentante, car après un Volte / Face entièrement dédié à l'évocation de ses douleurs personnelles, on aime à penser que Woo a rendu hommage à l'homme qui fit d'un rêve d'enfant (tourner des films aux Etats-Unis) une réalité. Autant dire que ces deux garnements peuvent continuer sur leur lancée pendant encore quelques décennies : qu'ils alternent des chefs-d'œuvre de cette taille et des blockbusters imparfaits ne nous fera jamais perdre espoir en l'avenir ; qui sait, ils le tourneront peut-être même un jour, ce satané film en Chine !

Alexandre Poncet

INTERACTIVITE

Documentaire "une balle dans l'assiette"
LE clou du disque. Co-produit par Arkoz et MK2, " Une Balle dans l'assiette " a l'originalité de mettre en retrait les films de John Woo au profit de son existence à Hollywood, et de son adaptation à la vie californienne. D'une escapade dans un supermarché chinois à la dégustation entre amis d'un repas longuement préparé par le réalisateur gourmet, le métrage invite ses proches (femme, fille, neveu, mais aussi amis journalistes ou collaborateurs) à dépeindre sa personnalité le plus fidèlement possible. Intime et passionné, " Une Balle dans l'assiette " réfute ainsi le principe même de la langue de bois ; dans des effets de montages savoureux, la réalisatrice Caroline Vié-Toussaint oppose les rêves du réalisateur (rendre hommage à Truffaut, tourner un nouveau film en Chine) au rationalisme de son producteur Terence Chang (" sa façon de filmer coûte cher " ; " il dit qu'il retournera en Chine mais le fera jamais "). Les précieuses interventions de ce dernier éclairent quasiment toutes les zones d'ombre qui pouvaient envelopper certains choix de carrière du cinéaste : comme il le dit si bien, " les seules limites qu'il s'impose sont les siennes ".
Difficile de reprocher au metteur en scène quelque erreur que ce soit après " Une balle dans l'assiette ". En prétendant mettre sa filmographie en exergue d'un portrait sobre et humain, Caroline Vié-Toussaint est finalement parvenue à tourner le mode d'emploi ultime au cinéma de John Woo, un document appelé à faire autorité au sein des médiathèques des fans.

Commentaire audio
John Woo ne nous avait pas habitués à ça ! Libéré de la pression du studio (il a enregistré cette piste analogue à la demande de France Télévision), le cinéaste se livre comme jamais, ne s'arrêtant de parler qu'à l'apparition du générique de fin. Valeurs, humanisme et croyances sont bien entendu au programme, mais c'est surtout ses méthodes de travail, l'analyse de son style, ses rapports avec son équipe et ses relations houleuses avec le studio (écouter ce qu'il pense des projections test est tout ce qu'il y a de plus jouissif) qui passionnent, tel cet instant incroyable où il avoue avoir payé de sa poche deux jours de tournage que lui refusait la MGM. Les stock shots viennent donc de là ! En bonus, une anecdote hallucinante, à voir bientôt dans les morceaux choisis de Cinextenso.
Featurette
En guise de making of, France Télévision a pu mettre la main sur une featurette qui, faute d'être longue ou passionnante, révèle de nombreuses images du tournage. Nous ne verrons probablement jamais de véritable documentaire sur la création de Windtalkers, de la genèse à la post-production, mais le commentaire audio est heureusement là pour combler ces lacunes. L'absence de scènes coupées (et des deux fins alternatives) est bien plus regrettable, puisque Woo insiste quant à leur qualité lors du commentaire, et avoue les avoir coupée suite aux pressions du studio influencé par les projections tests.

INTERVIEW

Caroline Vié-Toussaint
Réalisatrice du documentaire "Une balle dans l'assiette"
Disponible sur le DVD zone 2 de Windtalkers

Journaliste (pour le magazine Brazil entre autres) et vraie cinéphile, Caroline Vié-Toussaint avait déjà signé pour Dark Star une excellente analyse du cinéma de John Woo. Offert en supplément de l'incontournable DVD zone 2 de Windtalkers, son documentaire Une balle dans l'assiette aspire aujourd'hui à rapprocher le public de l'homme, en mettant ses films en exergue d'une savoureuse réflexion sur l'intégration, la famille, la liberté d'expression, l'art et la cuisine chinoise.


Connaissiez-vous John Woo avant de tourner le documentaire ?

Oui bien sûr. Je l'ai rencontré il y a dix ans à Hong Kong, pour un festival qui s'appelait " les acteurs à l'écran ". J'allais voir Chow Yun-Fat en réalité. C'était à l'époque de Once a Thief. C'était la première fois que j'allais en Asie, même la première fois que je voyageais si loin, et je ne me rendais absolument pas compte à quel point Chow Yun-Fat était une superstar. Quand il est venu me chercher en voiture à l'hôtel, j'ai trouvé ça super normal, alors que c'était comme si Tom Cruise venait me chercher ! Il m'a dit qu'il avait une obligation caritative - il posait avec des gamines, vendait les photos et donnait l'argent à un orphelinat, quelque chose dans ce goût-là. Il m'a alors poussé dans une caravane où John et Terence imitaient sa signature sur des affiches ! (rires) Et quand on est parti, on a été submergé par les fans. J'ai vu arriver une nuée de gamines complètement surchauffées. Je me voyais déjà morte, mais John m'a attrappée par la main et poussée dans la voiture. Il m'a sauvé la vie, c'est comme ça que je l'ai rencontré.

John Woo apparaît dans le documentaire comme quelqu'un de très chaleureux, ouvert aux autres, presque naïf…

Ah oui, il a un côté naïf très net, et qui se sent dans son cinéma d'ailleurs. Il suffit de voir la fin de Volte / Face… Ca m'a d'ailleurs beaucoup amusée quand on a commencé à voir Volte / Face en France : beaucoup pensaient que cette fin avait été imposée par le studio, alors que j'étais persuadée que c'était son idée. Il a un côté fleur bleue, que j'aime bien d'ailleurs, et qui est très présent dans le cinéma asiatique en général.

Le documentaire a-t-il été difficile à financer ?

Absolument pas. C'était un rêve ! J'avais déjà fait un livre sur John pour Dark Star et les gens de chez Arcoz m'ont contactée pour me demander si ça m'intéressait de faire un documentaire. Très sincèrement, je n' avais jamais vraiment pensé, mais l'idée m'a amusée. La seule chose que j'ai exigée, c'est d'avoir le contrôle, pour éviter de faire quelque chose d'ennuyeux ou qui ne m'intéressait pas. Ce ne m'intéressait pas de faire une énième interview de John, vu qu'on se connaissait depuis très longtemps.

La ligne éditoriale était donc définie dès le départ ?

Bien sûr. Je me suis posé la question de savoir ce qui nous avait le plus souvent réunis avec John, et ce qui me semblait lui correspondre le mieux, parce que son cinéma, finalement, tout le monde connaît. Je me suis donc rendue compte que les plus grandes discussions qu'on ait eues, c'était à table. Il a un rapport avec la nourriture et la cuisine qui est extrêmement passionnel. Cet angle a plu aux gens d'Arcoz, il a plu à John, il a également plu à Terence, ce qui était très important, parce que John écoute beaucoup Terence. John était d'autant plus content qu'il fait partie des réalisateurs qui aiment être montrés, parler à la caméra… Ca se voit.

Le doc a-t-il été difficile à vendre ?

Non. En fait, ce qui s'est passé, c'est qu'ayant investi dans le tournage, Arcoz n'avait plus trop de sous pour le distribuer. Ils ont donc fait un partenariat avec MK2, qui se sont occupés de tout ce qui était post-production et qui se sont chargés des ventes.

Combien étiez-vous dans l'équipe de tournage ?

On était cinq français, le neveu de John qui nous a donné un sacré coup de main, ainsi qu'un de ses meilleurs amis qui a travaillé avec l'équipe lumière. On a tourné à deux caméras. Tout le monde a été vraiment adorable.

Combien de temps le tournage a-t-il duré ?

Une semaine. On a dû finir avec une vingtaine d'heures de rushes.

Vous avez monté une version longue ?

Non. Cinquante minutes, c'est bien, plus, ce serait gavant. On peut se dire qu'on a vraiment fait le tour du sujet. Après, ça devient laborieux. Cinquante-deux minutes, c'est ce qui était prévu au départ. Je n'ai pas pensé une seule seconde que ça pourrait donner un film de salles. En plus, le rendu de la DV n'est pas du tout fait pour ça. On a une image qui passe beaucoup mieux en vidéo.

Vous ouvrez le doc sur l'extrait le plus hollywoodien de M:I2, le film le plus hollywoodien de John Woo, puis vous le clôturez par une scène de Windtalkers, très représentative du style HK de Woo…

En fait on a fait ce qu'on a pu avec ce qu'on avait, parce qu'on n'a pas eu les droits des films de Hong Kong, tout bêtement. Ca, c'est un de mes grands regrets. J'aurais préféré très largement avoir des extraits d'ou ou deux films de HK plutôt que de mettre des images de Mission : Impossible II, mais c'est un choix qu'on n'a absolument pas eu.

J'avais pris ça pour un choix thématique : Woo a d'abord acheté sa liberté pour ensuite faire des films plus personnels avec des moyens hollywoodiens…

Oh, c'est très gentil ! Certes, il y avait une petite réflexion derrière tout ça, mais la vraie grande obligation, c'est qu'on n'a pas eu les droits des films HK. J'insiste beaucoup sur ce point : c'est la SEULE raison pour laquelle ils n'y sont pas.

Vous auriez montré quel extrait ?

Certainement une séquence d'Une balle dans la tête. J'aime énormément celle, dans les toilettes, où Luke rencontre Tony Leung. J'aurais mis aussi une séquence de The Killer, où Chow Yun-Fat débarque dans le restaurant au ralenti pour tuer des gens. Enfin, j'aurais mis certainement une des scènes dans l'hôpital de A Toute Epreuve.
Ces questions de droits ont été réglées assez vite en fait, et ça n'est pas du tout la faute de Seven Sept, qui n'y est absolument pour rien. C'est à cause des producteurs de Hong Kong, qui ont refusé nos demandes parce qu'ils estimaient que ça ne rapporterait pas assez de sous. Ils n'avaient donc pas du tout envie de se casser les pieds à chercher qui possédait les droits mondiaux. La Golden Princess nous a envoyés aux fraises d'une façon extrêmement claire, malgré l'intervention de John et Terence ! On aurait pu avoir les droits français, mais ça ne nous suffisait pas : l'idée était quand même de vendre le doc à l'internationale.

D'ailleurs, est-ce qu'on verra Une balle dans l'assiette au programme du nouveau collector américain de Windtalkers ?

Je n'en sais rien en fait. C'est sûrement en tractation. J'espère ! Vous avez des détails sur cette édition ?

Oui, c'est un collector de 3 DVD, avec une version plus longue de 20 minutes du film, plusieurs commentaires audio dont un de Woo et Chang, et plein de featurettes sur le tournage.

Qui le sort ?

La MGM.

Je vais renvoyer MK2 sur le coup ! Ce serait un beau plan ça ! Mais il faut quand même avouer que la MGM a merdé au-delà des mots sur ce film.

Justement, John Woo vous a-t-il parlé des fameux stock shots ? Dans son commentaire audio, il affirme avoir mis de sa poche pour finir la grande scène de bataille ; les images d'archives de bateau viendraient de là.

Oui, ce n'est pas vraiment ce qu'il a fait de mieux… C'est un sujet sur lequel John n'est pas très bavard (rires) Il faut savoir qu'en général, John écoute quand on lui dit qu'il fait des bêtises. Mais pas toujours…
Enfin, pour y revenir, j'ai mis Windtalkers parce qu'il me fallait une scène grandiose, pour montrer à quel point il était peu réaliste qu'il fasse un jour un film intimiste. Quand il dit " ce n'est pas l'action qui me motive " et qu'on voit Windtalkers

A ce sujet, votre documentaire donne énormément la parole à Terence Chang, qui peut exprimer à l'écran ses sentiments sur John Woo comme jamais auparavant.

Oui, c'est un choix absolument délibéré. Terence a un éclairage extrêmement lucide sur le travail de John, qu'il connaît mieux que personne. Et personnellement, j'ai beaucoup d'affection pour Terence, qui est un type très bien.

C'est un peu sa conscience, non ?

Oui. Je l'appelle Gemini Criquet. C'est le Gemini Criquet de John. Tous les grands créateurs ont un collaborateur comme ça. Certes, Terence tient John autant qu'il peut, mais il lui fait du bien dans le sens où c'est une des rares personnes qui lui disent la vérité. C'est très rare et c'est très bien dans un milieu hollywoodien où tout le monde lui dit : " John, tu es un génie, tu es merveilleux, tu es le meilleur, le plus fort… " Il y a plein d'autres exemples d'adéquations entre un réalisateur et son producteur. Ce sont des gens qui acceptent de rester relativement dans l'ombre, qui sont brillamment intelligents et qui savent quand il faut remonter le moral du réalisateur ou au contraire lui dire de se calmer.

A voir Une balle dans l'assiette, on finirait presque par mettre en parallèle l'histoire de Windtalkers et le duo Woo / Chang : Joe Enders, alias Terence Chang, se bat avec ceux d'en haut pour protéger le prodige Yahzee, alias John Woo, et le guider du mieux qu'il peut dans sa mission…

Absolument. Terence protège énormément John. Sans lui, John ne serait pas ce qu'il est, mais il le reconnaît d'ailleurs.

Vous pensez que Chang aurait conseillé à Woo d'accepter M:I2, afin d'obtenir sa liberté ?

Je ne m'engagerai pas dans cette voie-là. Je pense que John a fait un bon choix en acceptant Mission : Impossible II, même si ça n'était pas évident au départ.

Ce que beaucoup, moi y compris, ne comprennent pas, c'est que, Broken Arrow ayant rapporté 70 millions de dollars au box-office américain et Volte/Face plus de 100, John Woo était supposé avoir sa liberté bien avant M:I2… Il faudrait donc rapporter 250 millions pour être libre à Hollywood ?

Terence le dit très bien : " les seules limites qu'il s'impose sont les siennes. " Il ne faut pas aller chercher plus loin. Bien sûr qu'il avait sa liberté après Volte/Face. Mais John fonctionne à l'affectif. Il a suffi que Tom Cruise vienne le voir en lui disant " John, tu es un génie ". C'est pour ça que quand il dit qu'il veut faire des petits films, il ne se rend pas compte que la liberté est une notion extrêmement flottante. C'est celle qu'on a et celle qu'on se donne. C'est ce qui est d'ailleurs préoccupant pour la suite, parce que lorsqu'on voit les résultats de Windtalkers, où il a eu sa liberté jusqu'à un certain point…

Jusqu'à un certain point : il a perdu le final cut !

Oui, et j'étais très contente de le faire dire à Terence, parce que pour moi, c'est extrêmement révélateur. Il a eu sa liberté et il l'a sciemment lâchée. La liberté, il faut la supporter, c'est quelque chose de lourd. Maintenant, il en est au stade où il s'est dit que, Une balle dans la tête et Windtalkers ayant été des échecs cuisants, les gens n'ont pas envie de voir ses projets personnels. C'est comme ça qu'il accepte de faire un film avec Ben Affleck, qui sera peut-être très bien d'ailleurs.

Entre parenthèses, c'était vrai cette histoire de Tortues Ninja ?

Oui et non. Il n'a jamais été question qu'il réalise un film sur les Tortues Ninja, mais la compagnie de John et Terence a un département animation ; ils ont effectivement acheté les droits des Tortues Ninja, pour les développer en animation 3D, à l'occasion. Mais John chapeaute tout ça d'extrêmement loin et il n'a jamais été question qu'il travaille dedans. Sur ce, ce n'était pas une mauvaise idée, parce que c'est bien les Tortues Ninja.

A la base oui, mais l'image que tout le monde en a provient du dessins animés pour enfants…

Oui, et à la base, ça n'est pas du tout pour les enfants, et eux avaient envie de faire quelque chose de plus noir.
Il y a des projets que John a vraiment failli concrétiser mais qui sont tombés à l'eau, comme Le Fantôme de l'Opéra.

Et il est toujours intimement persuadé qu'il retournera à Hong Kong ?

Oui. Par moments. Mais John aime raconter des histoires.

Un petit détail qui a intrigué de nombreux fans : on ne voit plus jamais John Woo avec Chow Yun-Fat depuis qu'il sont à Hollywood…

Chow Yun-Fat vit à Hong-Kong, même s'il tourne aux Etats-Unis. C'est pour ça qu'on ne l'a pas eu pour le documentaire. Il ne veut pas s'installer à Los Angeles. Mais John et Chow Yun-Fat sont toujours amis. Ils devaient retravailler ensemble pour ce projet sur la conquête du rail. C'est tombé à l'eau, ce qui est dommage parce que le scénario était vraiment bien.
Il faut savoir que Chow-Yun Fat tourne très peu. Il a eu une boulimie pendant les années 80 / 90, quatre films par an jusqu'à ce qu'il tombe vraiment malade. Maintenant, il vit de ses rentes et ne ressent plus le besoin de tourner. Il se laisse moins tenter. C'est dommage, parce que c'est un bon acteur, qui ne rajeunit pas, et il serait temps de s'y mettre. Puis il a des capacités. Il parle correctement anglais, il a un charisme international…

Il n'y a aucune langue de bois dans Une balle dans l'assiette. John Woo a-t-il aimé ?

J'ai lu une interview où il disait qu'il l'avait fortement recommandé pour l'édition américaine, donc je suppose qu'il l'a trouvé bien. Je n'ai pas de nouvelles de lui depuis quelques mois, ce qui doit vouloir dire qu'il est en pleine production, parce qu'on se parle quand même très souvent. La dernière fois que je n'ai pas eu de nouvelles comme ça, c'était pendant qu'il tournait M:I 2 et que ça n'allait pas très fort.
En revanche, Terence Chang a adoré. Il m'a envoyé des e-mails absolument dithyrambiques, c'était très très gentil.

Votre film préféré de John Woo ?

Une balle dans la tête, suivi de très près par Volte/Face. Une balle dans la tête est vraiment son meilleur film. Ce n'est pourtant pas un film parfait, contrairement à Volte/Face.

Vous êtes au courant de cette rumeur qui voudrait qu'une version longue (40 minutes en plus) du film existe quelque part ?

C'est une rumeur ! C'est quelque chose que j'ai recherché activement durant toute la préparation du bouquin, et Terence m'a dit que ça n'existait pas, donc je le crois. Oui, il y a eu une version plus longue, mais tout cela est perdu. Et pour l'instant, la personne qui l'exhumera n'existe pas à ma connaissance. Comme dirait l'autre, pas la peine d'en rajouter.

Sur le point d'échouer sur une île déserte, vous ne pouvez prendre avec vous qu'un film. Votre choix ?

Hanna-Bi. Faut pas le dire à John ! (rires)


Propos recueillis par Alexandre Poncet

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-Critique de Windtalkers sur Cinextenso
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