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SAM RAIMI : L'ETOFFE DES HEROS

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Spider-Man ne s'est pas fait en un jour. Il aura fallu plus de quinze ans à Sony pour en rassembler les droits d'adaptation, une période à ce point éprouvante pour l'instigateur lui-même, James Cameron, qu'il tourna la page avant le feu vert de la production, sans vouloir y revenir. Sony n'avait que l'embarras du choix pour remplacer le Roi du monde et contre toute attente, les décideurs arrêtèrent leur choix sur le nom de Sam Raimi. Un nom aux résonances nostalgiques, un symbole du cinéma fantastique moderne, une icône de la folie créatrice et du mouvement. Ainsi, tout comme son dernier bébé, la reconnaissance de Sam Raimi ne se sera pas faite en un jour. Il aura simplement fallu que le monde ouvre les yeux et pense enfin à apprécier à sa juste valeur la splendeur de ses films.


A la recherche du cinéma perdu

Notre liaison passionnelle avec Sam Raimi ne date pas d'hier. Nous lui devons déjà les glorieuses eighties, son phénoménal Evil Dead (1982) ayant engendré une armée d'avatars plus ou moins excitants et, bien sûr, plus ou moins oubliés aujourd'hui. Le film de Raimi, lui, a magnifiquement survécu à l'épreuve du temps, enrôlant de nouveaux amateurs au sein de chaque nouvelle génération.

Evil Dead est avant tout une affaire d'héritage. Remué durant son enfance par les superbes abominations de Hershell Gordon Lewis (Blood Feast), George A. Romero (La Nuit des morts-vivants), Mario Bava (La Baie sanglante), Dario Argento (Suspiria) ou encore Wes Craven (La Colline a des yeux), le jeune Sam, à peine vingt ans, entreprend de surpasser tout les exploits de ses maîtres, usant du genre gore afin de poser les marques visuelles qui jalonneront son œuvre. En contrepartie, Evil Dead subit également l'influence des codes cinématographiques enseignés à l'université. Si le métrage s'égare dans des délires fantasmatiques pendant une bonne heure, il n'en reste pas moins excessivement respectueux des règles grammaticales de base, chaque séquence affichant son sujet, son verbe et son complément, de peur de perdre l'attention d'un public habitué à des montagnes russes plus diplomates. La longue introduction (voiture, cabane, cave) en pâtit dans les limites du raisonnable, l'avant-gardisme de la mise en scène submergeant systématiquement la structure narrative ultra conventionnelle.

Entre des travellings fulgurants à travers la forêt, des panoramiques à 360 degrés, des multi-angularités décentrées et autres figures qui n'ont pas encore trouvé de qualificatif, Evil Dead trahit un bonheur de filmer qui se retrouvera dans la quasi intégralité de l'œuvre de Raimi. En cela, Evil Dead 2 restera sans doute la démonstration la plus aboutie de son style, véritable rollercoaster ininterrompu où les quelques cellules graisseuses du premier opus laissent définitivement place à la viande. Il suffit de visionner l'ouverture, exposition concise des personnages et de l'intrigue en une dizaine de plans, pour prendre conscience des buts que s'est fixé le cinéma de Sam : aller droit à l'essentiel, imposer chaque scène et chaque plan comme une pièce inaltérable et inamovible d'un puzzle. Si vous n'êtes pas convaincu de la légitimité de ce parti pris artistique, occasion rêvée d'accumuler les cauchemars les plus décalés, les gags les plus irrévérencieux ou les fantasmes adolescents à un rythme effréné, on vous conseillera de jeter un coup d'œil aux descendants de Evil Dead 2, Le Couvent (Mike Mendes, 2001) en tête, sympathique série B horrifique parasitée par un fond abyssal, un montage incohérent et des dialogues essentiellement destinés à rallonger la durée du produit.

Darkman et Mort ou vif prolongeront la claque esthétique d'Evil Dead 2 au-delà de toute espérance, enterrant une fois pour toutes le désastre de L'Armée des ténèbres (Evil Dead 3), où Raimi, handicapé par les pressions de Dino DeLaurentiis, ruinait systématiquement ses envolées les plus prometteuses. Aucun de tous les films suscités ne remportera le succès escompté. Frustré de n'avoir encore goûté à une reconnaissance critique digne de celle de ses amis Joel et Ethan Coen, Raimi sortira en 1998 de quatre longues années de méditation. Si ses extravagances visuelles le font passer pour un adolescent attardé, en tout cas indigne du statut d'auteur, peut-être lui faut-il simplifier sa manière d'appréhender la mise en scène. Dont acte. Œuvre humaine et profondément ancrée dans la tristesse et la solitude, Un plan simple dévoile la nouvelle vision de Sam Raimi, cinéaste "aujourd'hui" dévoué à la direction d'acteurs. Comme si Bruce Campbell, Liam Neeson, Sharon Stone, Gene Hackman, Leonardo DiCaprio et Russell Crowe n'avaient pas auparavant livré des interprétations exceptionnelles devant l'objectif du réalisateur ! Quoi qu'il en soit, les cadrages fixes (mais efficacement montés) d'Un plan simple contamineront Pour l'amour du jeu et le formidable Intuitions, où, pour la première fois, Raimi se livrera au monde avec une sincérité déconcertante.

Le prisme dévoilé

Perçu comme un whodunit classique, ce que le scénario est dans doute, Intuitions explore l'existence d'une jeune veuve que des prémonitions aident tout juste à gagner sa croûte et nourrir ses trois enfants. Impossible de ne pas y voir le portrait de Raimi par lui-même, cinéaste méprisé pour ses expérimentations cinématographiques dont il ne peut se défaire (les scènes de visions du film sont volontairement "evil deadesques") et marginalisé par un grand public encore trop accroché aux conventions du divertissement standard. Le final d'Intuitions, bouleversante acceptation de sa différence, ne pouvait que mener Sam aux fulgurances de Spider-Man, synthèse de toutes les appartenances culturelles de son cinéma.

Spider-Man est déjà très drôle. Une constance chez Sam Raimi, qui fut bercé très tôt par les comédies des Trois Stooges et les cartoons de Tex Avery. Si Evil Dead 2 et Darkman comptaient en leurs bobines quelques instants purement dédiés au "slapstick" si cher à l'auteur (l'œil volant et la main de Dead by Dawn, un régal !), le penchant de Raimi pour le non-sens éclata essentiellement dans deux films, de fait ses plus faibles : Mort sur le grill (co-écrit par les frères Coen et malheureusement indisponible dans son montage original) et L'Armée des ténèbres (à voir absolument dans sa version longue éditée chez Anchor Bay).

Sam n'a jamais eu de chance lorsque lui venait l'envie de tourner pour le fun, la production se chargeant à chaque fois de refroidir ses ardeurs à grands coups de tronçonnages chocs. Cela n'a heureusement pas été le cas lorsque le cinéaste décida de rendre hommage à ses autres penchants, tout particulièrement son goût prononcé pour les icônes héroïques et tout ce qui touche de près ou de loin la bande-dessinée. On osera à nouveau citer Spider-Man même si le film tient de l'évidence, Sam y sublimant tout ses essais passés dans l'adaptation cinématographique d'un univers comics. Ainsi dans Evil Dead 2, un homme se greffait une tronçonneuse à la place de sa main amputée, s'accrochait un fusil à canon scié dans le dos et décanillait du mort-vivant en délivrant quelques-unes des répliques les plus jouissive de l'histoire du Septième Art. Dans Darkman, un scientifique grand brûlé subissait une opération sur le système nerveux qui décuplait sa force et anesthésiait instantanément toute forme de douleur. Ses recherches sur la peau synthétique lui permettaient par la suite d'errer incognito au cœur de la ville et de mener sa sanglante revanche contre ses bourreaux. Enfin, si les protagonistes de Mort ou vif ne faisaient preuve d'aucune particularité extraordinaire (le film est tout de même un western), leur habilité dans le maniement des armes, transcendée par les angles extraterrestres de Raimi, rendait leurs exploits quasiment surnaturels.

Si la fascination de Sam Raimi envers les figures héroïques tendent à le faire passer pour un gosse, le traitement qu'il applique à chacun des protagonistes suscités relève indubitablement d'une sensibilité adulte. Chez Raimi, l'héroïsme ne peut qu'être le fruit d'une torture. Helen (Sharon Stone) ne serait jamais devenue l'une des gâchettes les plus rapides de l'Ouest si le terrifiant Herod (Gene Hackman) n'avait gâché sa vie. Certes, les séquences de flash-back de Mort ou vif se réfèrent ouvertement à Il était une fois dans l'ouest du grand Sergio Leone, mais l'argument de fond est exactement le même que dans Spider-Man, où la perte d'un être cher est également à l'origine de la prise de conscience du héros vis-à-vis de ses responsabilités. Il n'est certes pas question de responsabilités dans Evil Dead 2 ou Darkman, mais la destruction de la cellule familiale (en premier lieu le couple) semble obséder l'inconscient du cinéaste, la solitude de ses personnages s'imposant sans doute comme une thérapie ouverte. A cela vient s'ajouter une mutation physique dans trois films sur les quatre intéressés, une double-mutation même dans Evil Dead 2, Ash s'imposant tour à tour comme une incarnation du Mal (la transformation en cadavéreux, la main possédée) et un sauveur involontaire de l'humanité entière. De là à mettre en parallèle l'évolution constante du cinéma de Raimi, qu'il s'agisse de se priver soudainement d'un catalogue d'effets spéciaux artisanaux pour se livrer à une épure totale, avant de revenir à l'attaque des dernières techniques numériques et de caméras virtuelles, il n'y a qu'un pas qu'on s'empressera de franchir.

Allez comprendre après ça comment Sam Raimi a pu garder confidentiel aussi longtemps son statut de génie. Tout comme Peter Jackson avant lui, l'ironie veut qu'il soit aujourd'hui reconnu comme une valeur essentielle de la production cinématographique des deux dernières décennies, par ceux qui hier méprisaient son art. Ces retournements de vestes ne sont ni nouveaux, ni profondément agaçants. Autant vous dire qu'ici, le succès ou l'échec de Raimi auprès du plus grand nombre ne nous empêche pas de dormir. Tant que Raimi reste Raimi, et qu'il continue à faire des films…

A.P.

Filmographie :

  • Evil Dead (1982)
  • Mort sur le grill (1985)
  • Evil Dead 2 (1987)
  • Darkman (1990)
  • L'Armée des ténèbres (1993)
  • Mort ou vif (1995)
  • Un plan simple (1998)
  • Pour l'amour du jeu (1999)
  • Intuitions (2000)
  • Spider-Man (2002)

A découvrir également sur Cinextenso :
- l'interview de Tobey Maguire, interprète de Peter Parker dans Spider-Man
- la critique du film Spider-Man

Quelques liens Internet :

- Site officiel du film Spider-Man
- Site sur Sam Raimi (US)

 

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