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A la recherche du cinéma perdu
Notre
liaison passionnelle avec Sam Raimi ne date pas d'hier. Nous lui
devons déjà les glorieuses eighties, son phénoménal Evil Dead
(1982) ayant engendré une armée d'avatars plus ou moins excitants
et, bien sûr, plus ou moins oubliés aujourd'hui. Le film de Raimi,
lui, a magnifiquement survécu à l'épreuve du temps, enrôlant de
nouveaux amateurs au sein de chaque nouvelle génération.
Evil
Dead est avant tout une affaire d'héritage. Remué durant son
enfance par les superbes abominations de Hershell Gordon Lewis (Blood
Feast), George A. Romero (La Nuit des morts-vivants),
Mario Bava (La Baie sanglante), Dario Argento (Suspiria)
ou encore Wes Craven (La Colline a des yeux), le jeune Sam,
à peine vingt ans, entreprend de surpasser tout les exploits de
ses maîtres, usant du genre gore afin de poser les marques visuelles
qui jalonneront son œuvre. En contrepartie, Evil Dead subit
également l'influence des codes cinématographiques enseignés à l'université.
Si le métrage s'égare dans des délires fantasmatiques pendant une
bonne heure, il n'en reste pas moins excessivement respectueux des
règles grammaticales de base, chaque séquence affichant son sujet,
son verbe et son complément, de peur de perdre l'attention d'un
public habitué à des montagnes russes plus diplomates. La longue
introduction (voiture, cabane, cave) en pâtit dans les limites du
raisonnable, l'avant-gardisme de la mise en scène submergeant systématiquement
la structure narrative ultra conventionnelle.
Entre
des travellings fulgurants à travers la forêt, des panoramiques
à 360 degrés, des multi-angularités décentrées et autres figures
qui n'ont pas encore trouvé de qualificatif, Evil Dead trahit
un bonheur de filmer qui se retrouvera dans la quasi intégralité
de l'œuvre de Raimi. En cela, Evil Dead 2 restera sans doute
la démonstration la plus aboutie de son style, véritable rollercoaster
ininterrompu où les quelques cellules graisseuses du premier opus
laissent définitivement place à la viande. Il suffit de visionner
l'ouverture, exposition concise des personnages et de l'intrigue
en une dizaine de plans, pour prendre conscience des buts que s'est
fixé le cinéma de Sam : aller droit à l'essentiel, imposer chaque
scène et chaque plan comme une pièce inaltérable et inamovible d'un
puzzle. Si vous n'êtes pas convaincu de la légitimité de ce parti
pris artistique, occasion rêvée d'accumuler les cauchemars les plus
décalés, les gags les plus irrévérencieux ou les fantasmes adolescents
à un rythme effréné, on vous conseillera de jeter un coup d'œil
aux descendants de Evil Dead 2, Le Couvent (Mike Mendes,
2001) en tête, sympathique série B horrifique parasitée par un fond
abyssal, un montage incohérent et des dialogues essentiellement
destinés à rallonger la durée du produit.
Darkman
et Mort ou vif prolongeront la claque esthétique d'Evil
Dead 2 au-delà de toute espérance, enterrant une fois pour toutes
le désastre de L'Armée des ténèbres (Evil Dead 3), où Raimi,
handicapé par les pressions de Dino DeLaurentiis, ruinait systématiquement
ses envolées les plus prometteuses. Aucun de tous les films suscités
ne remportera le succès escompté. Frustré de n'avoir encore goûté
à une reconnaissance critique digne de celle de ses amis Joel et
Ethan Coen, Raimi sortira en 1998 de quatre longues années de méditation.
Si ses extravagances visuelles le font passer pour un adolescent
attardé, en tout cas indigne du statut d'auteur, peut-être lui faut-il
simplifier sa manière d'appréhender la mise en scène. Dont acte.
Œuvre humaine et profondément ancrée dans la tristesse et la solitude,
Un plan simple dévoile la nouvelle vision de Sam Raimi, cinéaste
"aujourd'hui" dévoué à la direction d'acteurs. Comme si Bruce Campbell,
Liam Neeson, Sharon Stone, Gene Hackman, Leonardo DiCaprio et Russell
Crowe n'avaient pas auparavant livré des interprétations exceptionnelles
devant l'objectif du réalisateur ! Quoi qu'il en soit, les cadrages
fixes (mais efficacement montés) d'Un plan simple contamineront
Pour l'amour du jeu et le formidable Intuitions, où,
pour la première fois, Raimi se livrera au monde avec une sincérité
déconcertante.
Le prisme dévoilé
Perçu
comme un whodunit classique, ce que le scénario est dans doute,
Intuitions explore l'existence d'une jeune veuve que des
prémonitions aident tout juste à gagner sa croûte et nourrir ses
trois enfants. Impossible de ne pas y voir le portrait de Raimi
par lui-même, cinéaste méprisé pour ses expérimentations cinématographiques
dont il ne peut se défaire (les scènes de visions du film sont volontairement
"evil deadesques") et marginalisé par un grand public encore trop
accroché aux conventions du divertissement standard. Le final d'Intuitions,
bouleversante acceptation de sa différence, ne pouvait que mener
Sam aux fulgurances de Spider-Man, synthèse de toutes les
appartenances culturelles de son cinéma.
Spider-Man
est déjà très drôle. Une constance chez Sam Raimi, qui fut bercé
très tôt par les comédies des Trois Stooges et les cartoons
de Tex Avery. Si Evil Dead 2 et Darkman comptaient
en leurs bobines quelques instants purement dédiés au "slapstick"
si cher à l'auteur (l'œil volant et la main de Dead by Dawn,
un régal !), le penchant de Raimi pour le non-sens éclata essentiellement
dans deux films, de fait ses plus faibles : Mort sur le grill
(co-écrit par les frères Coen et malheureusement indisponible dans
son montage original) et L'Armée des ténèbres (à voir absolument
dans sa version longue éditée chez Anchor Bay).
Sam
n'a jamais eu de chance lorsque lui venait l'envie de tourner pour
le fun, la production se chargeant à chaque fois de refroidir ses
ardeurs à grands coups de tronçonnages chocs. Cela n'a heureusement
pas été le cas lorsque le cinéaste décida de rendre hommage à ses
autres penchants, tout particulièrement son goût prononcé pour les
icônes héroïques et tout ce qui touche de près ou de loin la bande-dessinée.
On osera à nouveau citer Spider-Man même si le film tient
de l'évidence, Sam y sublimant tout ses essais passés dans l'adaptation
cinématographique d'un univers comics. Ainsi dans Evil Dead 2,
un homme se greffait une tronçonneuse à la place de sa main amputée,
s'accrochait un fusil à canon scié dans le dos et décanillait du
mort-vivant en délivrant quelques-unes des répliques les plus jouissive
de l'histoire du Septième Art. Dans Darkman, un scientifique
grand brûlé subissait une opération sur le système nerveux qui décuplait
sa force et anesthésiait instantanément toute forme de douleur.
Ses recherches sur la peau synthétique lui permettaient par la suite
d'errer incognito au cœur de la ville et de mener sa sanglante revanche
contre ses bourreaux. Enfin, si les protagonistes de Mort ou
vif ne faisaient preuve d'aucune particularité extraordinaire
(le film est tout de même un western), leur habilité dans le maniement
des armes, transcendée par les angles extraterrestres de Raimi,
rendait leurs exploits quasiment surnaturels.
Si
la fascination de Sam Raimi envers les figures héroïques tendent
à le faire passer pour un gosse, le traitement qu'il applique à
chacun des protagonistes suscités relève indubitablement d'une sensibilité
adulte. Chez Raimi, l'héroïsme ne peut qu'être le fruit d'une torture.
Helen (Sharon Stone) ne serait jamais devenue l'une des gâchettes
les plus rapides de l'Ouest si le terrifiant Herod (Gene Hackman)
n'avait gâché sa vie. Certes, les séquences de flash-back de Mort
ou vif se réfèrent ouvertement à Il était une fois dans l'ouest
du grand Sergio Leone, mais l'argument de fond est exactement le
même que dans Spider-Man, où la perte d'un être cher est
également à l'origine de la prise de conscience du héros vis-à-vis
de ses responsabilités. Il n'est certes pas question de responsabilités
dans Evil Dead 2 ou Darkman, mais la destruction de
la cellule familiale (en premier lieu le couple) semble obséder
l'inconscient du cinéaste, la solitude de ses personnages s'imposant
sans doute comme une thérapie ouverte. A cela vient s'ajouter une
mutation physique dans trois films sur les quatre intéressés, une
double-mutation même dans Evil Dead 2, Ash s'imposant tour
à tour comme une incarnation du Mal (la transformation en cadavéreux,
la main possédée) et un sauveur involontaire de l'humanité entière.
De là à mettre en parallèle l'évolution constante du cinéma de Raimi,
qu'il s'agisse de se priver soudainement d'un catalogue d'effets
spéciaux artisanaux pour se livrer à une épure totale, avant de
revenir à l'attaque des dernières techniques numériques et de caméras
virtuelles, il n'y a qu'un pas qu'on s'empressera de franchir.
Allez
comprendre après ça comment Sam Raimi a pu garder confidentiel aussi
longtemps son statut de génie. Tout comme Peter Jackson avant lui,
l'ironie veut qu'il soit aujourd'hui reconnu comme une valeur essentielle
de la production cinématographique des deux dernières décennies,
par ceux qui hier méprisaient son art. Ces retournements de vestes
ne sont ni nouveaux, ni profondément agaçants. Autant vous dire
qu'ici, le succès ou l'échec de Raimi auprès du plus grand nombre
ne nous empêche pas de dormir. Tant que Raimi reste Raimi, et qu'il
continue à faire des films…
A.P.
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