En dépit d'un retard particulièrement douloureux, «
The Man without a name » est parvenu à se faire un nom
en DVD. Si l’on attend toujours avec une impatience irraisonnée
la sortie de quelques pièces emblématiques de son œuvre
(Honkytonky Man, Bird, Chasseur blanc, cœur noir et La Relève)
et la réédition collector d’autres titres phares
(au hasard, Le Bon, la brute et le truand et Un monde parfait), on
ne peut que se pâmer d’admiration devant les longs-métrages
disponibles, dont la confrontation et la juxtaposition au format digital
permettent de mettre à jour plusieurs aspects d’une des
carrières les plus passionnantes du Cinéma.
Commençons par
le désagréable : on a bien souvent taxé Clint
Eastwood de fascisme, de misogynie, et d’autres fléaux
aussi peu élégants. Son interprétation de l’Homme
sans nom dans les trois films qu’il tourna sous la direction
de Sergio Leone (Pour Une Poignée de dollars,
Pour Quelques Dollars de plus et Le Bon,
La Brute et le Truand, les deux derniers étant sortis
en éditions simples chez MGM) y est sans doute pour quelques
chose, tant l’acteur y dégageait une aura à
la fois mystérieuse et glaciale. Malgré le niaiseux
La Kermesse de l’Ouest (édité
chez Paramount dans une copie assez terne), les films mettant en
scène Clint saliront sa carrière d’une virilité
et d’hormones odorantes, du western yankee Pendez-les haut
et court au faux film de guerre De L’Or pour les braves,
dont David O’Russell réalisera avec Les Rois
du désert un brillant remake trois décennies
plus tard. Bien avant, en 1986, l’acteur aura donné
sa version ultime du macho man dans Le Maître de guerre.
Quoiqu’il en soit, ces choix filmographiques prendront une
ampleur particulièrement marquante avec la sortie en 1971
de L’Inspecteur Harry de Don Siegel, formidable
polar mettant à égalité policiers et truands,
dans un déluge ambigu de violence réactionnaire. Moins
extrême aujourd’hui qu’il ne le paraissait à
l’époque (les partis pris de Siegel ne font plus aucun
doute, particulièrement lors de la scène du stade
où la caméra s’éloigne en même
temps que l’auteur des agissements sanguinaires du héros),
L’Inspecteur Harry porte en lui tout le mal-être
des seventies, et ne fait que témoigner des folies d’un
homme tel que la société l’a forgé. Inégales,
les suites joueront beaucoup de l’extrémisme du personnage,
en le confrontant par exemple à des policiers fascistes dès
Magnum Force. Ce second épisode ainsi que
le suivant, L’Inspecteur ne renonce jamais,
comportent tous deux une featurette d’époque, riche
en images de tournage (respectivement 8 et 6 minutes), tandis que,
cruelle ironie, les plus récents Sudden Impact et La
Dernière Cible doivent se contenter d’une
vulgaire bande-annonce ! Mais les bonus les plus passionnants au
sujet de la série proviennent évidemment du premier
des cinq disques, une excellente featurette d’époque
(7’) introduisant un long documentaire sur la création
du film et ses enjeux éthiques, donnant la parole à
Clint Eastwood autant qu’à John Milius et Arnold Schwarzenegger.
Si ces bougres, avec leurs explications pertinentes du culte voué
à Harry, parviendraient à convaincre n’importe
qui de la légitimité de la saga, personne ne saurait
défendre Firefox, pauvre thriller d’exploitation
anti-rouge tourné au début des eighties, où
un Eastwood buriné s’en allait voler un avion top secret
à ses rivaux communistes. On en vient à se demander
pourquoi Warner a choisi d’inclure dans ce disque un making
of d’une demi-heure, là où Un Monde
Parfait est aussi nu qu’un ver.
Une oeuvre versatile L’image
péjorative de Dirty Harry collera à
la peau d’Eastwood deux décennies durant, éclipsant
hélas ses œuvres plus subtiles dans l’esprit de
la majorité bien pensante. Toujours indisponible en zone
2, Bird s’impose comme un tournant dans la
carrière du cinéaste, qui se dispense pour la première
fois d’apparaître devant l’objectif. Biographie
sincère et passionnée du jazzman Charlie Parker, Bird
annonçait les futurs Chasseur blanc, cœur noir,
Un Monde Parfait, Minuit dans le Jardin
du Bien et du Mal et Sur la route de Madison.
Si le suspense de Minuit dans le jardin finit par
tourner à vide au terme d’une projection de près
de trois heures, Madison et Un Monde Parfait
atteignent des cimes émotionnelles rarement explorées
et font preuve d'une humilité qui force le respect. Ces deux
joyaux, malheureusement sous-estimés par des DVD de qualité
modeste (compression hasardeuse, absence d’interactivité),
sont de surcroît les exemples rêvés des étendues
de la direction d’acteur d’Eastwood. Kevin Costner et
Meryl Streep n’auront tout simplement jamais été
aussi vrais qu’ici, malgré la richesse de leurs carrières
respectives.
Académisme visionnaire
Si les premières tentatives de Clint dans le domaine de la
réalisation n’étaient pas réellement
probantes, elles eurent le mérite de le hisser à l’échelon
supérieur dans le contexte hollywoodien. Devenu réalisateur
à part entière au lendemain d’Un Frisson
dans la nuit (dont il hérita des rênes en
acceptant de faire une croix sur son salaire), Eastwood allait développer
un style à la fois impersonnel et incroyablement particulier,
contaminant l’académisme des cinéastes avec
lesquels il avait collaboré d’une avalanche de concepts
anticonformistes et foncièrement modernes. Le film qui s’inscrit
le plus dans l’avant-gardisme de l’auteur est sans nul
doute le western Josey Wales hors la loi, dont
les défis techniques et les partis pris esthétiques
allaient dicter les directions artistiques du cinéma des
années 1990 – 2000. Tourné en 1976, Josey Wales
mêlait le cinéma le plus populaire à une approche
réaliste, presque Nouvelle-Vague de la narration, et ce bien
avant les exploits de John McTiernan. Impossible en effet de ne
pas penser à Une Journée en Enfer
et au Treizième Guerrier à la vision
de cette épopée furieuse, cadrée à l’épaule
dans un cinémascope suintant toute la chaleur du décor.
Né d’une volonté de rénover de fond en
comble un genre usé jusqu’à la moelle, Josey
Wales allait ôter chez Eastwood tout complexe d’infériorité
vis-à-vis de ses maîtres (Don Dirty Harry
Siegel et Sergio Spaghetti Leone essentiellement), renforcer son
assurance derrière et devant la caméra et le guider
vers des choix de carrière plus éclectiques. Heureux
hasard si ç’en est vraiment un : l’édition
DVD du film est l’une des plus riches de la collection consacrée
à Clint, offrant d’innombrables images du tournage
et des interviews rétrospectives aptes à traduire
l’importance de cette œuvre séminale.
Nostalgie et Maturité Clint
Eastwood peut aujourd’hui se vanter d’être le
grand-père le plus actif du cinéma américain.
Il n’y a néanmoins rien de sénile chez cet homme,
que la maturité a emmené vers des sommets inespérés
d’aboutissement artistique. En 1986, il livrait une ébauche
de sa carrière à venir via Le Maître
de Guerre, où il campait un sergent sur le retour,
un homme d’action vieillissant obligé de composer avec
l’ascension de la jeune génération. Au début
des années 1990, à l’aube de ses soixante ans,
Clint ajoutait trois films majeurs à sa brillante filmographie
: La Relève (hélas toujours inédit
en DVD), Impitoyable et Dans La Ligne de
mire. Dans le premier, l’acteur-réalisateur
adressait un adieu pétaradant à son image de Dirty
Harry (et ce trois ans après le dernier Harry officiel),
ridiculisant du haut de ses innombrables bougies les films d’action
les plus ambitieux de ses jeunes confrères. Dans le troisième,
il assumait ouvertement son statut d’ancêtre de la profession
en incarnant un agent des services secrets au bord de la retraite,
chargé de protéger le Président des assauts
d’un redoutable assassin. Un thriller carré et très
efficacement mis en boîte par Wolfgang Peterson (Air
Force One, En Pleine Tempête), qui
donnait à Eastwood l’occasion d’éveiller
ses talents de charmeur à l’ancienne, jusqu’à
conquérir les faveurs de la bien plus jeune Renee Russo.
Un bien beau film que la Columbia a jugé bon d’entourer
dans sa version collector d’une honnête pluie de suppléments
(commentaires audio, making of, documentaire thématique sur
les services secrets), malheureusement chiches en révélations
sur le travail de l’acteur.
Le titre le plus important de ce tiercé gagnant reste Impitoyable,
dont Clint garda le scénario (écrit par David Webb
Peoples, également auteur de Blade Runner,
Héros malgré lui et L’Armée
des douze singes !) au chaud pendant plus de dix ans, dans
l’attente d’être assez mûr pour pouvoir
en interpréter le sublime anti-héros. Une anecdote
célèbre parmi d’autres, relayées dans
le commentaire audio passionné mais timide du critique américain
Roger Schickel, inclus sur le premier disque de la nouvelle édition
collector. Ce chef-d’œuvre précurseur en de nombreux
aspects de l’Incassable de M. Night Shyamalan
(voir analyse comparative plus bas) imposa au public un Eastwood
nouveau, plus contemplatif, plus introspectif, plus réservé,
plus subtil. Un choc authentique et éternel qui aurait pu
marquer la fin d’une carrière d’exception, si
Eastwood n’avait pas souhaité continuer sur la lancée
de son vieillissement.
Ne Jamais rendre les armes Sans
atteindre l’éclat de ce joyau, les films suivants s’appuieront
sur un regard à la fois nostalgique et posé, du superbe
road movie Un Monde Parfait (l’un des meilleurs
films américains des nineties, échec commercial honteux
en son temps) à la bouleversante love story Sur La
Route de Madison, dont la finesse et la lucidité
contrediront comme évoqué plus haut des décennies
de critiques émises envers l’interprète controversé
de L’Inspecteur Harry. Si l’on peut émettre des
réserves sur certains des derniers opus du maître (Les
Pleins Pouvoirs, Jugé Coupable
ou encore le très récent Créances de
sang n’ont rien de vraiment glorieux), on ne peut
que saluer le direct du droit qu’Eastwood lança à
la jeune génération de cinéastes dans Space
Cowboys, sorte de remake papy d’Armaggeddon,
en beaucoup plus percutant et drôle. De par une mise en scène
intelligente et effacée, un choix de casting proprement exceptionnel
(Donald Sutherland, James Garner, Tommy Lee Jones !) et une ouverture
en noir et blanc dont le rythme pulvérise le moindre montage
neo-MTV, Eastwood montre ce qu’il a gardé dans le ventre
et s’assure tranquillement une place dans le paysage cinématographique
moderne. Ce n’est pas un hasard si, au-delà du contexte
de promotion, la plupart des documentaires présents sur le
DVD mettent ce choc des générations en avant. Touchant.
Autant que ce portrait transi de l’artiste intitulé
« Plein Feux sur Clint Eastwood », un documentaire de
87 minutes réalisé en l’an 2000 par Bruce Ricker
et narré par Morgan Freeman. Un DVD difficilement dispensable
pour les vrais fans.
Aujourd’hui âgé de 73 ans et certainement pas
décidé à passer de vie à trépas,
Clint Eastwood nous revient avec Mystic River,
son 25ème film en tant que réalisateur. S’il
n’a plus rien à prouver à personne depuis au
moins 1992, on peut s’attendre à ce qu’il ait
encore quelques surprises à nous réserver. Ces conditions
critiques importent peu après tout, sa seule présence
suffisant à déplacer les fans que nous avons toujours
étés. Majeurs comme mineurs, les films d'Eastwood
seront toujours des événements, des pièces
supplémentaires à coller à l’un des puzzles
les plus fascinants de l’histoire du Septième Art.
De ceux qui ne veulent jamais pleinement révéler le
dessin qu’ils composent.
La filmographie de Clint Eastwood est une mine de bons mots et
de joutes verbales inoubliables. Nous avons sélectionné
une poignée d'échanges (im)mortels parmi un bon millier.
Au programme, l'inspecteur continue de terroriser les truands et
le maître de guerre compte fleurette à un compagnon
de cellule. A lire du pop corn plein la bouche, en se rappelant
une anecdote rapportée du tournage de Sur la route
de Madison par Meryl Streep : « Il était vraiment
ému dans cette scène et pourtant, il a refusé
de se livrer complètement. Je lui ai demandé pourquoi
et il m’a répondu : ‘mon public n’a pas
envie de me voir pleurer.’ » Tu m'étonnes vieux.
Tu m'étonnes....
Le
Maître de guerre «
(Le juge) Sergent Highway, ébriété et troubles
de l’ordre public, rixes dans un débit de boissons
et pour finir, vous urinez contre un véhicule de police…
– (Clint, après un long silence) Qu’est-ce que
vous voulez, y faut ce qu’y faut… »
« (Détenu agressif) Les Soldats, j’les gerbe
moi. – (Clint) Repète ? – Si tu frimes pour bourrer
le mou de ce glandu, pas la peine de t’faire mousser comme
ça, boule à zéro. – T’as l’air
de savoir de quoi tu parles. – Où tu vas là,
père-la-colique ? – Le père-la-colique te prévient
: il est un père-la-colique fatigué, qu’a des
renvois de barbelés, qui pisse du napalm et qui t’vide
un chargeur dans l’cul d’une mouche à deux cent
mètres. Alors arrête de m’peler l’jonc
sinon va y avoir explication des gravures. – Tu la ramèneras
moins quand t’auras les burnes au fond du bec, boule à
zéro ! – (Clint à son voisin) Eh, tiens moi
ça petit ; pour moi, y a déclaration de guerre ! »
Sudden Impact & L'Inspecteur Harry
« Ecoute pouilleux ! Pour moi tu n’es qu’une merde
de chien qui s’étale sur un trottoir. Et tu sais ce
qu’on fait d’une merde de ce genre ? On peut l’enlever
soigneusement avec une pelle, on peut laisser la pluie et le vent
la balayer ou bien on peut l’écraser ! Alors si tu
veux un conseil d’ami, choisis bien l’endroit où
on te chiera ! »
« A l'évidence, nous n'allons pas vous laisser partir
comme ça... - Qui c'est, nous, connard?! - Smith, Wesson...
et moi » PAOUM!
« Je sais ce que tu penses. A-t-il tiré six coups
ou seulement cinq ? A dire vrai, j’étais tellement
excité que j’ai moi-même perdu le fil. Mais comme
ceci est un Magnum 44, le flingue le plus puissant
au monde, et qu’il t’arracherait net le crâne,
tu devrais plutôt te demander : « Est-ce que je me sens
en veine ? » Alors, c’est comme ça que tu te
sens, Punk ? »
AUX ORIGINES
DU GENRE
Une comparaison d'Impitoyable de Clint Eastwood
et Incassable de M. Night Shyamalan
Depuis Sixième Sens, on n’a cessé de comparer
M. Night Shyamalan à Alfred Hitchcock et Steven Spielberg,
tant les similitudes thématiques et les ambitions artistiques
communes frappaient par leur évidence. C’est sans doute
avoir réduit outre mesure le rôle tenu par Clint Eastwood
dans cette passionnante affaire.
Avec
le recul, Incassable est sans conteste au film
de super-héros ce qu’Impitoyable est
au western : une redéfinition totale des codes inhérents
au genre de par une appréhension pragmatique mais sensible
du réel. Impitoyable et Incassable
traitent d’icônes. Plus précisément, ils
analysent en profondeur ce qui compose l’essence d’une
icône, en l’opposant au monde qu’elle est amenée
à survoler. Bien avant le prophète de Shyamalan incarné
par Bruce Willis, silhouette héroïque et anonyme suscitant
l’admiration de son enfant (une version plutôt pertinente
de Mon Père ce héros), Eastwood livrait
son William Munny, légende cauchemardesque de l’ouest
et homonyme volontaire d’un certain Billy le Kid, à
un environnement dépouillé des clichés du western.
Avec une maturité éblouissante, Clint privait son
film de morceau de bravoure purement spectaculaire pour paradoxalement
transcender l’impact des rares coups de feu tirés.
L’Impact de la suggestion
Métrages essentiellement évocateurs, Impitoyable
et Incassable s’attèlent à
la construction d’un être bigger than life durant près
deux heures. Portée par un réalisme rigoureux, leur
histoire est à la fois celle d’une genèse et
d’une renaissance, le personnage principal étant amené
à faire ressurgir du plus profond de son âme des aptitudes
extraordinaires qu’il s’était efforcé
de désapprendre pour l’amour d’une femme, il
y a bien longtemps. Rendu inévitable à travers le
rôle d’un ami (Morgan Freeman dans l’un, Samuel
Jackson dans l’autre ; savourez la coïncidence), le climax
apparaît comme la seule concession au genre concerné,
à la différence que l’accomplissement tant attendu
de l’icône au sein d’un paysage à ce point
baigné dans la normalité n’a plus guère
besoin de grands renforts pyrotechniques pour absorber l’attention.
L’impact des séquences finales,
dans un film ou dans l’autre, n’en est que plus puissant,
culminant en une image symbolique de tout ce que l’on a toujours
vénéré dans le genre : le cowboy s’éloignant
à cheval dans l’horizon pluvieuse, le héros
rangeant son costume dans sa nouvelle cachette secrète. A
ce niveau d’aboutissement thématique, accentué
par d’autres miracles improbables dans le contexte d’une
production hollywoodienne (la manière exemplaire dont Shyamalan
et Eastwood incitent le public à plaindre les « méchants
», l’illustration littérale de l’inconscient
collectif par le seul biais de la mise en scène), on se permettra
de bouder respectueusement ceux qui n’y ont vu que de longs
films sans saveur. Et Dieu sait qu’ils sont nombreux.