Est-il
lieu plus commun que d'affirmer que le cinéma de Quentin Tarantino
est d'abord un cinéma référentiel, traversé, habité de tous les chocs
et amours pelliculés de son géniteur ? D'aucun montreront du doigt
ce que l'on peut interpréter comme, au choix, de la paresse, de l'infantilisme
ou de la vanité. Paresse, car quoi de plus facile que de réaliser
des films en ne se basant que sur des matériaux préexistants ? Infantilisme,
induit par une propension à jouer le sale gosse qui crie à tout va
"vous avez vu tous les films que je connais ?". Pour la vanité,
relire la phrase précédente. Pourtant, considérer la démarche du réalisateur
de Pulp Fiction comme motivée par l'un de ces trois travers serait
une grave erreur, tant Tarantino n'existe en tant que cinéaste que
par, grâce, et pour les films qu'il aime. Et au cas où vous en doutiez
encore, Kill Bill est la preuve définitive et brillante que
ce modus operandi peut aboutir à une œuvre personnelle et intelligente.
Dès
Reservoir Dogs, réalisé en 1992, on a la puce à l'oreille.
Se présentant de prime abord comme un polar violent brillamment
écrit et mis en scène, le premier long-métrage de Tarantino est,
déjà, une œuvre fantasmée, guidée par les goûts du bonhomme. En
effet, Reservoir Dogs est l'extrapolation d'une scène (d'une
situation) d'un des polars hongkongais préférés du cinéaste : City
On Fire de Ringo Lam, à la fin duquel une scène montre les membres
d'un gang enfermés dans une même pièce, tentant de découvrir l'identité
d'une "taupe". Il n'en faut pas moins pour que l'imagination de
Tarantino ne lui murmure à l'oreille ces deux mots : "et si…".
Reservoir Dogs est donc le premier fantasme découlant de
la vision d'un film antérieur porté à l'écran par le réalisateur.
Par la suite, Tarantino élargira sa "méthode" en dissertant sur
des genres (donc plusieurs films), et non des œuvres uniques. Que
ce soit dans Pulp Fiction, Jackie Brown, True Romance
ou Une nuit en enfer, la filmographie idéale du metteur en
scène ne cessera de traverser ses scripts, sous la forme de clins
d'oeil visuels (le sabre de Pulp Fiction), ou d'acteurs fétiches
"réactivés" (plus que Travolta, l'exemple le plus frappant est certainement
Pam Grier dans Jackie Brown). Et bien sur, il y a la musique,
indissociable des images pour Tarantino, et très souvent issue de
souvenirs cinéphiliques ou purement musicaux.
Projection mentale Qu'on
ne s'y trompe pas, il n'y a rien de péjoratif dans ces constatations.
Car, plus que tout autre cinéaste sous influence, Tarantino hurle
à chaque film son amour obsessionnel pour tout ce qui constitue,
plus que sa cinéphilie, sa personnalité. C'est en cela que ses films
sont uniques, bien plus que ne peuvent l'être ceux d'autres metteurs
en scènes fonctionnant selon la même logique de recyclage. Quand
les frères Wachowski réalisent Matrix, ils convoquent certes
un nombre conséquent d'influences (l'animation japonaise,
les films hongkongais, la SF philosophique…), mais tentent au final
de faire rentrer le tout dans un carcan rigide aux limites prédéfinies.
Quand Christophe Gans accouche du Pacte des loups, on assiste
à une véritable partouze cinématographique certes jouissive, mais
également boursouflée et incohérente de par l'accumulation pas toujours
justifiée de références diverses. Ces metteurs en scènes filtrent
leurs influences par le biais de leurs personnalités propres, avec
à chaque fois l'intention (et non la prétention) de livrer quelque
chose de nouveau, de différent, de maîtrisé. Que cela fonctionne
ou pas n'est pas ce qui nous préoccupe. Mais quand Tarantino décide
lui aussi de livrer son "film référentiel", on assiste moins à une
tentative de recréation qu'à une visite guidée dans la cerveau-musée
d'un cinéaste exposant l'ensemble de ses fantasmes cinéphiliques,
et les remaniant à travers le prisme de sa propre sensibilité. Bref,
on assiste à la projection de Kill Bill.
Influences sous influence "Kill
Bill est le premier de mes films à se dérouler dans
le Monde du Cinéma. C'est moi en train d'imaginer ce qui se passerait
si ce monde existait réellement, si je pouvais y emmener une équipe
de cinéma et y faire un film de Quentin Tarantino sur ces personnages".
Tout le projet de Kill Bill tient dans ces quelques mots.
On dissertera à l'envi sur la possible frustration de Tarantino
devant l'actuelle vague hollywoodienne post-Hong-Kong à laquelle,
malgré son amour sincère du genre (il a sorti sur les écrans US
Iron Monkey de Yuen Woo-Ping), il ne participe ici que tardivement.
Mais on s'intéressera surtout à cette propension qu'a le réalisateur
à matérialiser à l'écran non pas un juste et fidèle hommage, mais
une vision des œuvres originelles phagocytées par sa propre sensibilité.
En allant plus loin, il serait même possible d'établir un lien de
parenté flagrant entre le cinéaste et le personnage d'Uma Thurman.
Réfléchissons-y un instant. The Bride ne serait-elle pas Tarantino
lui-même, se baladant de scène en scène et visitant chaque fois
un genre, un film, une référence ? Le fait que le métrage soit raconté
par le personnage d'Uma Thurman renforce encore cette hypothèse.
Même la seule séquence n'impliquant pas la présence physique de
The Bride, le flash-back animé de la jeunesse de O-Ren Ishii (fabuleuse
Lucy Liu, dans le rôle de sa vie ?), est narré en voix off par l'héroïne.
D'où une vision très personnelle, subjective et sensorielle des
genres convoqués. C'est ainsi que Tarantino/The Bride croise tout
un pan du cinéma populaire japonais, du chambara (film de sabre)
personnifiés par l'immense Sonny Chiba, aux films de Yakuzas représentés
aussi bien par l'imagerie du clan des Crazy 88s (qui renvoie également
aux costumes des personnages de Reservoir Dogs et Pulp
Fiction) que par l'utilisation de la musique Battle Without
Honor Or Humanity (celle de la première bande-annonce), tirée d'un
remake moderne d'une des séries majeures des films de Yakuzas :
Jingi Naki Tatakai de Kinji Fukasaku, défunt réalisateur
de Battle Royale, où l'on croisait l'actrice Chiaki Kuriyama,
qui incarne dans Kill Bill la garde du corps de O-Ren Ishii.
Ouf ! Et ce n'est qu'un exemple parmi tant d'autres. Le même personnage
utilise une arme renvoyant directement au film Master Of The
Flying Guillotine de et avec Wang Yu, célèbre star du studio
hongkongais Shaw Brothers, dont le logo ouvre Kill Bill Volume
1 (si ça c'est pas du fantasme matérialisé à l'écran !). Les
films de ce studio furent célèbres, entre autres, pour les gerbes
de sang giclant des plaies béantes lors des combats, imagerie directement
issue des films de sabre japonais, et abondamment utilisée par Tarantino
dans Kill Bill. D'autres et multiples références parsèment
évidemment le film (la scène de l'hôpital sur la musique de Bernard
Herrmann, sublime hommage à De Palma, ou, est-il besoin de le mentionner,
le costume de The Bride lors du combat de sabre), sans compter celles
que l'on n'a évidemment pas encore décelées.
Mais ces reprises d'éléments purement graphiques amènent à une réflexion
sur la façon dont le réalisateur a assimilé ces influences. De prime
abord, il apparaît que Tarantino n'a en effet retenu que les cotés
les plus cools, gores ou funs de ces cinémas, en en évacuant tout
le contexte sous-jacent. L'exemple le plus frappant est la référence
appuyée au film japonais Lady Snowblood, représenté aussi
bien par le personnage incarné par Luciy Liu que par la chanson
du même film, The Flower Of Carnage, chantée par l'actrice principale
de Lady
Snowblood. De ce film, QT ne retient que l'image de la femme
japonaise forte et impitoyable, engoncée dans son kimono monochrome,
au milieu d'un jardin nippon enneigé et théâtralisé. Pourtant, Lady
Snowblood était également un brûlot politique et féministe,
des orientations presque totalement absentes de Kill Bill.
Tarantino ne serait-il alors qu'un cinéphile artificiel phagocytant
les aspects les plus "futiles" d'un certain cinéma, faisant du coup
preuve d'une certaine inconsistance, voire irresponsabilité dans
sa représentation exacerbée de la violence graphique ? Il y a fort
à parier que c'est en substance le discours que l'on entendra bientôt
au sujet de Kill Bill et de son cinéaste.
Contre-pied Mais
alors comment expliquer cette sensation de ventre noué qui vous
assaille à la fin de la projection (à part par une énorme érection
de presque 2 heures) ? Car oui, le film est parcouru d'une sauvagerie
et d'une cruauté rares. Mais ce n'est jamais pour le fun, pour faire
"cool". Le paradoxe de Kill Bill est d'être un film aussi
jouissif qu'âpre, le voyage de The Bride n'étant pas seulement celui
de Tarantino en terres cinéphiliques, mais également le parcours
d'un être désincarné et farouche tendu tout entier vers un but de
vengeance implacable. Le personnage central n'est jamais glamour,
et c'est sur ce point précis que Tarantino montre qu'il a tout simplement
compris ses multiples références : loin de toute représentation
typiquement hollywoodienne, la violence est réellement un plat qui
se mange froid (phrase d'ouverture du film), donc une nourriture
brute, sans saveur, provoquant le dégoût de celui que l'ingère.
Des plans comme la première image du film, le réveil de The Bride,
la vengeance d'O-Ren Ishii ou le dialogue avec la fille de Vernita
Green appuient cette représentation crue et hyperréaliste de la
cruauté et de la douleur (physiques comme morales), sensations humaines
s'il en est. De même, sur un plan purement formel, Tarantino a pris
à contre-pied nos propres attentes de cinéphiles compulsifs. Lorsque
celui-ci déclarait avoir visionné pendant un an entre un et trois
films d'arts martiaux par jour, on s'imaginait déjà une mise en
scène des combats à base de câbles, d'amples mouvements de caméra,
de passes d'armes acrobatiques purement sensorielles. Or, rien ne
nous avait préparé à ce montage au rasoir, à ce déferlement gore,
à cette violence si sèche et cruelle que le cinéaste a du avoir
recours au noir et blanc pour en atténuer quelque peu l'impact.
Ce qui nous fait dire que Kill Bill est bien le fantasme
de Tarantino, mais un fantasme réfléchi, digéré, recraché dans la
douleur et intégré avec intelligence, loin de l'image simpliste
de geek attardé que l'on voudrait parfois coller au réalisateur.
Et s'il faudra bien sur attendre le volume 2 de Kill Bill
avant de hurler au chef d'œuvre définitif et dévastateur (et surtout
prendre conscience de l'ampleur réelle du film), il apparaît
clairement que le Cinémonde de Quentin Tarantino est une contrée
de plus en plus passionnante à explorer, recelant de régions aux
richesses insoupçonnées. Suivons le guide…