Il
y a près de deux ans, Cinéfonia naissait des cendres
de Dreams, fanzine spécialisé dans la musique de films.
Passée la qualité du papier et la beauté de
la couverture, une mise en page humble, un cahier critique en apparence
fonctionnel et une iconographie se limitant à l'essentiel
n'allait pas dissimuler longtemps une incroyable richesse de contenu,
hissant la revue au sommet de genre.
On regrettera bien sûr un temps l'absence de prise de risque
de nombreux articles analytiques, décrivant avec brio le
labeur des compositeurs sans jamais vraiment remettre en question
leurs choix, du moins dans le contexte de sortie d'un disque. Un
parti pris éditorial atténué depuis lors et
que l'on pardonnera aisément, la structure jeune, fragile
et courageuse du magazine tenant en grande partie aux bons rapports
vis-à-vis des labels et des services de presse.
Cinéfonia, depuis ses débuts, s'est surtout vendu
sur la qualité de ses entretiens, tous gigantesques et couvrant
l'actualité symphonique mondiale. John Williams, Hans Zimmer,
James Horner (un habitué du mag’), Philippe Rombi et
Bruno Coulais ont ainsi tous eu l'opportunité de se repencher
sans langue de bois sur leur propre travail, la pertinence des question
n'ayant d'égal que le pointillisme des thèmes abordés.
Dès lors, les mélomanes ne sauraient bouder cette
entreprise passionnée, laquelle s'est récemment métamorphosée
en label de premier ordre. En attendant leurs prochaines sorties
(du Horner !), un petit point s'imposait sur leur superbe catalogue.
Le Coût
de la Vie - Une Employée modèle - Joe Pollox
Philippe Rombi - 74'
A
la manière du disque de Swimming Pool qui
rassemblait l'ensemble de la collaboration Rombi / Ozon, cette compilation
offre de redécouvrir des partitions majeures de Philippe
Rombi, trop courtes ou trop peu médiatisées pour faire
l'objet d'une édition à part entière en leur
temps.
Traitées, montées et mises en parallèle avec
pertinence et respect par Jean-Christophe Arlon et Coralie Welcomme
de Cinéfonia, dans un fourreau luxueux contenant biographie,
filmographie complètes et notes des réalisateurs,
ces compositions éclairent de note en note un talent dans
le décalage et les contrastes hérité tout droit
de Bernard Herrmann. Ecrit en un 7/8 impliquant une impression d'éternellement
inachevé, le thème principal du Coût
de la vie souligne l'obsession presque maniaque (allers
et retours de notes piquées et répétitives)
puis la relation quasi-viscérale des protagonistes vis-à-vis
de l'Argent (explosion de violons sans la moindre noire, ni le moindre
silence). En couplant les deux, Rombi livre donc un leitmotiv herrmannien
en Diable, dont l'intelligence et l'attrait irrésistiblement
menaçant renvoie à Psychose et Sueurs
froides. Introduit par un piano fragile, puis décliné
à la guitare, à la harpe et au violon, le second thème
se double d'un humanisme romanesque, dont l'apparente simplicité
dissimule des trésors de structure et de variations. Construit
sur un postulat similaire, Une employée modèle
accentue encore un peu ces contrastes en se concentrant sur un seul
et unique thème, où le mouvement romantique découle
directement de la menace et inversement. Une formidable réussite
qui se conclura par un mariage surprenant, une guitare électrique,
une basse et une batterie surgonflées venant soutenir l'orchestre
dans ses ultimes envolées.
L'EXPEDITION
JULES VERNE
John Scott - 116'
Le public du Festival Jules Verne de 2004 avaient pu savourer,
depuis la scène du Grand Rex, un concert exceptionnel de
John Scott organisé par Cinéfonia. Des extraits de
L'Expédition Jules Verne, dernier bébé
de l'auteur de Greystoke, Nimitz
et King Kong 2, avaient été interprétés
pour l'occasion par un orchestre de 80 personnes, et laissaient
entrevoir un score brillant et épique, respirant dans chacun
de ses mouvements le souffle de la Grande Aventure. Un sentiment
d'autant mieux véhiculé par cette édition double-disques,
sans doute la plus luxueuse du catalogue Cinéfonia.
IL
CARTAIO
Claudio Simonetti - 71'
Leader de Goblin, groupe de musique électronique à
l'origine des bandes originales de la plupart des Dario Argento
de la grande époque, Claudio Simonetti retrouve le réalisateur
sur son dernier giallo. Si l'on préférera juger sur
pièce, un jour peut-être, la qualité réelle
du film, la partition s'inscrit d'ores et déjà dans
la droite continuité de l'oeuvre de Simonetti, troquant toutefois
ses bidouillages analogiques des années 70 / 80 contre un
vocabulaire techno profondément ancré dans les années
2000. Le résultat n'est pas toujours des plus probants, manque
de souffle au-delà d'une maîtrise rythmique certaine,
mais a au moins le mérite de ne jamais trahir son auteur.
DAEMONIA
- Live... or dead
2003 - 69'
En ouvrant cet album sur des relectures rock de Halloween
de John Carpenter et Tubular Bell (L'Exorciste)
de Mike Olfield, Daemonia se place d'emblée dans l'ombre
des géants du cinéma d'horreur, avec une humilité
qui force le respect. La suite, interprétée live,
retrace la carrière du groupe mythique Goblin, notamment
à travers sa collaboration avec Argento : Inferno,
Opera, Suspiria, Phenomena,
Ténèbres ou encore Les Frissons
de l'angoisse, qui constituent tous des morceaux de bravoure
de l'épouvante des années 70 et 80. Pour les fans
comme pour les profanes, cette anthologie vaut le détour.
PINO
DONAGGIO et le Cinéma Italien
2004 - 66'
Maître incontesté du suspense cinématographique,
qui trouva la consécration en illustrant les premiers pas
de Joe Dante (Piranha, Hurlements)
et Brian DePalma (Carrie, Pulsions,
Blow Out), Pino Donaggio est récemment revenu
sur le devant de la scène grâce à l'excellent
score du Fils de Chucky, héritier autoproclamé
du cinéma de DePalma. L'album rétrospectif ici présent
joue l'inédit en proposant des partitions récentes
et méconnues de l'auteur (Les Banquiers de Dieu,
Un Héros ordinaire, La Gibecière),
où la maîtrise des cordes, des rythmiques entêtantes
et des textures jazzy brille comme à la grande époque.
GABRIEL
YARED - Film Music Vol. 1
2004 - 46'
Avant d'être oscarisé en 1996 pour Le Patient
Anglais de Anthony Minghella, Gabriel Yared n'avait guère
marqué de son emprunte le petit monde de la musique de film.
En présentant les débuts du maestro, à travers
Sauve qui peut la vie (Jean-Luc Godard, 1980) et
Malevil (Christian de Chalonge, 1981), ce premier
recueil met en exergue l'expressionnisme expérimental des
partitions de Yared, qui s'appuyaient alors sur des samples et des
recherches synthétiques d'avant garde. A noter que le packaging
diffère ici du reste de la collection Cinéfonia, avec
deux panneaux uniques et un livret accessible de manière
très conventionnelle.
GABRIEL
YARED - Film Music Vol. 2
2004 - 50'
Centré sur la partition de Camille Claudel
de Bruno Nuytten, ce second recueil revient sur le début
de la consécration de Yared, avec à la clef une victoire
de la musique et une nomination plus que méritée aux
Césars en 1989. Tout en violons et en choeurs éthérés,
le disque révèle une autre facette du compositeur,
plus onirique, plus romantique, celle-là même qui séduira
l'académie hollywoodienne. L'année où son score
furieux et primal pour le Troie de William Peterson
se voyait rejetée au profit de la soupe inimaginative de
James Horner, Gabriel Yared méritait bien de la part de Cinéfonia
cette petite haie d'honneur.
'O
PATRONE D'O CANE
Carlo Silitto - 39'
'O Patrone d'O Cane (Le Maître du
chien) est un bond en avant dans l'histoire de Cinéfonia,
puisqu'il s'agit de la première production intégrale
du label, de la composition à l'enregistrement. Partant d'un
postulat sans détours, celui d'une expérimentation
sur le mouvement autour de mélodies répétitives,
le compositeur Carlo Silitto met en application, voire accède
à l'aboutissement de son projet dès la seconde piste,
morceau de bravoure rythmique de plus de dix minutes. Menée
par la répétition de groupes de onze mesures, chacune
découpées en quatre triolets, l'orchestration redouble
et s'enrichit perpétuellement, tissant une toile texturale
d'une rare opacité.
UNE
VIE / LES AVEUX DE L'INNOCENT
Pierre Ardenot - 79' / 40'
Bien décidés à fournir du matériel
rare, voire inédit, les passionnés de Cinéfonia
relèvent le pari de rassembler sur deux éditions séparées
la quasi intégralité de l'oeuvre de Pierre Ardenot.
"Une Vie" réunit ainsi les partitions
des films de Elisabeth Rappeneau, "Les Aveux de l'innocent",
celles des métrages de Jean-Pierre Ameris. Soit dix oeuvres
d'une renversante beauté, mettant en exergue le talent romanesque
de Ardenot, artiste fidèle en amitié et également
connu pour ses collaborations avec Sam Karmann (A la petite
semaine). Une Vie, notamment, dépasse
de très loin les limites orchestrales généralement
constatées dans un contexte télévisuel.
UN
COUPABLE IDEAL
Hélène Blazy - 79'
Dernier genre abordé par le catalogue Cinéfonia,
le documentaire est aussi l'un des moins représentés
dans les bacs des BOF. Bien qu'oscarisé en 2002, Un
coupable idéal n'avait jusqu'ici fait l'objet d'aucun
traitement de faveur. La bande de Jean-Christophe Arlon corrige
cet oubli regrettable, en couplant l'excellente partition de Blazy,
mariage ultra-moderne d'acoustique (violons massifs) et de numérique
(basses, beats, etc.), avec trois autres oeuvres de l'artiste :
Les Migrations de Vladimir, Paris selon
Moussa et Qui a tué Cécile Bloch
?. Dans la lignée de ses éditions précédentes,
Cinéfonia a de nouveau soigné le packaging, volets
dépliables et livret de notes à l'appui.
LE
LION
Serge Perathoner & Jannick Top - 39'
L'un des buts avoués de Cinephonia est de proposer dans
des copies irréprochables des partitions oubliées
d'oeuvres télévisuelles. Compositeurs attitrés
de Pierre Jolivet (Filles uniques, Le Frère
du Guerrier, Force majeure), Serge Perathoner
et Jannick Top s'attaquaient en 2003, via Le Lion,
à une superbe variation autour du vocabulaire musical africain,
percussions et chants à l'appui. Le point de vue européen
de l'intrigue leur imposera toutefois de s'accrocher à une
orchestration identifiable et de voguer en terrain connu, avec des
piano et violons trop polis pour être honnêtes.