LE GRAND SILENCE
Zone 2 - 1 disque - Italie - 1969
Genre : western Réalisateur : Sergio Corbucci Acteurs :Jean-Louis
Trintignant, Klaus Kinski, Frank Wolff, Vonetta Mc Gee
Durée : 106 mn Image : 1.85 16/9 compatible 4/3 Son : français et italien
en mono S-T : français
Editeur/distrib. : Studio Canal Date de sortie : disponible
Film :
Interactivité / technique :
Synopsis
:
Etats-Unis, 1898, dans la province de l'Utah. Dans la petite ville
de Snow Hills, un usurier, Pollycott, exproprie les fermiers qui,
affamés, pillent les voyageurs. Pollycott les déclare
ensuite hors-la-loi, et met leurs têtes à prix. Son escouade
de chasseurs de primes, dirigée par l'affreux Tigrero, massacre
les malheureux sous couvert de la loi. Arrive alors Silence, un pistolero
muet, engagé par la femme d'un des fermier pour venger la mort
de son mari...
"On l'appelle Silence, car là où
il passe, il ne reste que le silence, et la mort"
Alors
que l'un des eldorados des amateurs de cinéma de genre est
maintenant largement défriché par le DVD (on parle
bien sur de la production hong-kongaise), il reste à s'attaquer
à un gros morceau du cinéma européen : le western
italien (ou "spaghetti"). Si plusieurs films sont disponibles
un peu partout dans le monde, la zone 2 est largement à la
traîne, puisque seuls quelques Sergio Leone sont disponibles.
Heureusement, l'irremplaçable Jean-Pierre Dionnet et son
équipe ont frappé un grand coup avec la nouvelle salve
de la collection Cinéma de quartier, puisque est dorénavant
disponible le mythique Le Grand Silence de Sergio Corbucci.
Comptant
parmi les véritables perles du genre, Le Grand Silence
est l'un des exemples les plus frappants de la démarche entreprise
par les réalisateurs transalpins sous la houlette de Leone
: démythifier le western made in USA, ramener la mythologie
héroïque hollywoodienne à une narration plus
réaliste à base de sang, de sueur et de barbarie.
Après tout, la conquête de l'Ouest fut surtout le théâtre
de l'appropriation de terres par des immigrés européens,
la plupart du temps dénués de scrupules, où
les plus faibles, qu'ils soient colons ou natifs, étaient
exterminés sans pitié. Le Grand Silence va
jusqu'au bout de cette logique. Ne serait-ce que dans la représentation
de l'Ouest américain : ici, pas d'étendues désertiques
écrasées par un soleil de plomb et un ciel d'azur.
Le paysage est enneigé, figé, comme enfermé
dans une bulle spatio-temporelle où les comportements humains
n'auraient pas suivi l'évolution de la civilisation. L'usurier
de la ville affame les paysans pour pouvoir les déclarer
hors-la-loi, puis envoie des chasseurs de primes sans scrupules
pour les abattre et toucher la récompense. L'humanité
des opprimés leur est ôtée, niée, et
les voilà réduits au rang de bêtes sauvages
dont la peau vaut son pesant de dollars.
Le
héros, Silence (Jean-Louis Trintignant charismatique et mystérieux),
est un muet. Paradoxalement, il est le "porte-parole"
de cette minorité silencieuse. Haïssant les chasseurs
de primes depuis qu'ils ont assassiné ses parents, il ère
à la quête de ces vautours, et les tue un par un. Vêtu
de noir, il apparaît comme par magie, pour venger les victimes
des tueries. Un dialogue l'inscrit dans la lignée des héros
mystérieux italiens (l'homme sans nom de Leone), lorsqu'un
témoin de sa rapidité le compare au diable. Pourtant,
Corbucci démythifiera lui aussi la légende (italienne
cette fois) au cours d'un final stupéfiant de cruauté
et de noirceur où le héros et tous les innocents du
film périront, abattus par les bad-guy menés par Tigrero
(Klaus Kinski, délicieusement ignoble) qui s'éloigneront,
victorieux. Ce pessimisme ramène tout le monde à égalité
: héros ou paysans, tous ne sont que de pauvres âmes
destinées à subir le joug des barbares qui ne respectent
pas la valeur d'une vie humaine. Cette fin horrifia les producteurs
et les distributeurs étrangers, qui forceront Corbucci à
tourner un happy end. Celui-ci est disponible dans l'interactivité
du DVD, et vaut son pesant de dollars, tant il annihile purement
et simplement le message intrinsèque du film de Corbucci.
Perle noire où les seuls reflets d'humanité sont étouffés
par les paysages neigeux, illustrée par une musique sublime
d'Ennio Morricone, Le Grand Silence n'est pas caractéristique
du western italien : sa mise en scène basique (bâclée
diront même certains) ne recourt que très peu aux expérimentations
formelles initiées par Leone, mais tire au contraire la quintessence
de son histoire, de ses décors et de son atmosphère.
C'est en partie ce qui en fait un film à part au sein d'une
filmographie qui n'attend que le bon vouloir des éditeurs
pour s'épanouir dans nos bacs et ainsi démontrer qu'elle
n'est pas que le rejeton honteux d'un grand frère vertueux
(le western US). Espérons que ce Grand Silence fasse
sortir les ayant-droit de leur mutisme et soit le coup d'envoi d'une
(re)découverte.
Image : Autant le dire tout
de suite, le master de cette édition est le meilleur qui
existe actuellement en DVD. L'image a été débarassée
des défauts de pellicule constatés sur d'autres éditions,
et se pare d'une propreté miraculeuse. Toutefois, le bilan
n'est pas que positif, puisque certains plans souffrent d'un voile
neigeux désagréable (alors que d'autres sont d'une
netteté éblouissante) et même parfois - rarement
heureusement - d'une teinte verdâtre très franche (les
sourcils et la moustache du shériff semblent avoir été
teintés sur une séquence). Enfin, certains trouveront
forcément à redire sur le recadrage du film (du 1.66
d'origine au 1.85), mais c'était le prix à payer pour
bénéficier d'une compatibilité 16/9.
Son VO italienne mono et VF mono. Dans
l'ensemble le son est correct, même si quelques crachouillis
et saturations se font entendre cà et là.
Interactivité : Présentation du film par Jean-Pierre Dionnet
: Lepapa de Cinéma de quartier introduit le film,
comme dans chaque DVD de la collection, en resituant l'oeuvre et
en narrant quelques anecdotes.
Documentaire
"Italian Western Style" (32mn26) : Un documentaire
d'époque sur le western italien, comprenant des images du
tournage du Grand Silence, ainsi que des interviews de Corbucci
et Trintignant (on y croise aussi Sergio Sollima et l'on assiste
au tournage d'une scène d'Il était une fois dans
l'ouest). Si de telles séquences présentent évidemment
un intérêt majeur, queqlues digressions malvenues et
une certaine décontraction dans la ligne éditoriale
(questions de l'intervieweur peu intéressantes) pourront
agacer.
Scènes commentées (50mn) : Olivier Père
des Inrockuptibles se charge de commenter le début du film
(21mn) et se livre à une analyse pertinente et intéressante
des images qui nous sont montrées. La fin du film (29mn)
est commentée sporadiquement par Jean-François Giré
qui laisse trop de blancs entre ses interventions. De plus, ses
propos, aussi intéressants soient-ils, sont tirés
de son (excellent) ouvrage "Il était une fois le western
européen", et n'apporteront rien aux heureux possesseurs
du livre.
Génériquefrançais (3mn55) :
Différent du générique italien, le générique
français a la particularité de commencer avec le texte
qui clôt la version italienne. Le film se termine chez nous
par un sobre "fin".
Fin
alternative (1mn56) : Forcé par les producteurs de tourner
un happy end, Corbucci signera une séquence bâclée
et en totale rupture avec le reste du métrage, où
le shériff, ressuscité d'entre les morts, arrive à
point nommé pour aider Silence. Les deux hommes abattent
leurs adversaires, se serrent la main, et tout finit avec un sourire
"colgate" de Trintignant. Heureusement, cet acte de barbarie
semble n'avoir jamais été inséré dans
les copies d'exploitation. Tentez l'expérience : tout de
suite après la fin particulièrement sombre du film,
enclenchez cette fin alternative, ça fait bizarre !
Bandes annonces : Deux bandes annonces : la française
et l'internationale. Rien de bien particulier à signaler,
si ce n'est que le splendide score de Morricone est mis en avant.
Galerie d'affiches : diverses affiches de divers pays.
Notes de production : Quelques pages de texte qui nous apprennent
l'essentiel des anecdotes ayant trait au tournage du Grand Silence.
On y apprend notamment que deux des acteurs, Frank Wolff (le shérif)
et Luigi Pistilli (l'usurier) se sont suicidés.
Dionnet et son équipe ont fait un joli boulot aussi bien
éditorial que technique. Le film est présenté
dans d'excellentes conditions, et l'interactivité, même
si imparfaite, démontre que le western italien, particulièrement
mal aimé de la critique française à l'époque,
recèle d'oeuvres se prétant idéalement à
l'analyse cinématographique la plus pointue (cf. le commentaire
d'Olivier Père). Achat incontournable pour les amateurs du
genre, achat découverte pour les autres.