Poussière d'étoiles
Depuis Impitoyable, joyau cinématographique d'une maturité incomparable et synthèse extrêmement intime de la carrière de l'acteur / cinéaste, on prédisait régulièrement la retraite du vieux Clint, jusqu'à ce que des chefs-d'oeuvre inespérés tels que Sur la route de Madison, Mystic River et Million Dollar Baby ne viennent tout chambouler sur leur passage.
Guère plus satisfait de la volée d'oscars récoltée par Million Dollar Baby qu'il ne l'avait été par le triomphe académique d'Impitoyable, Clint ne semble toujours pas décidé à raccrocher ses gants au vestiaire. Et du punch, Mémoires de nos pères en a à revendre, dans un genre que le bonhomme avait sublimement effleuré avec Le Maître de guerre. Il suffit d'ailleurs d'observer les quelques photographies d'exploitation de Flags of our Fathers pour évaluer l'atmosphère du tournage : vêtu du même treilli que ses acteurs, coiffé d'une casquette kaki et chaussé de rangers à écraser un tank, Eastwood y promène une allure de général, une figure impériale culminant en un regard avide et précis, comme si l'aboutissement de cette oeuvre ambitieuse n'avait, dans son esprit du moins, jamais fait le moindre doute.
Héroïsme à vendre
Il en fallait de l'assurance pour s'attaquer à la fresque d'Iwo Jima, et si l'on regrettera certaines tares indubitables de ce premier métrage (bande originale maladroite, montage parfois trop démonstratif, par exemple lors d'une succession de flashbacks revenant sur la mort de plusieurs marines dans les bras de leurs frères d'armes), Eastwood est parvenu à imposer son style sur la moindre séquence de Mémoires de nos pères. A une poignée de morceaux de bravoure guerriers parmi les plus spectaculaires jamais vus sur un écran (le débarquement sur l'île est ébourriffant) répond ainsi une quantité d'instants volés, presque muets, où le metteur en scène expose avec discrétion et pudeur ses convictions et ressentiments. De la descente aux Enfers d'Ira Hayes, Indien piégé entre deux cultures sur lequel Eastwood base à juste titre l'essentiel de sa narration, à l'instrumentalisation des soldats dans le cadre de la propagande, Mémoires de nos pères remonte le cours du patriotisme apparent et de l'héroïsme supposé pour mieux souligner les paradoxes d'une société qui, aujourd'hui encore, se complaît dans la propagation d'une vision noir et blanc des relations internationales.
Un pied d'égalité
On ne saurait, dans ces conditions, trouver meilleur décor qu'Iwo Jima, étendue de roche volcanique dont Eastwood filme avec maestria la lente agonie. Privée dans un premier temps de population civile, puis de végétation, l'île aux allures post-apocalyptiques devient à elle seule la synthèse d'un conflit absurde, où l'homme abat froidement l'homme sans raison tangible à l'horizon. On ne s'étonnera pas, dès lors, que l'étalonnage numérique quasi monochrome du métrage mette les teintes sur un pied d'égalité, empêchant autant que possible de dissocier à l'image les innombrables belligérents. Fable intelligente et retenue sur la valeur des âmes, la culpabilité et le travestissement des réactions humaines ("tout ce qu'on faisait là-bas, c'était tenter de survivre", avouera l'un des protagonistes), Mémoires de nos pères est un film de guerre à part. Et si son rythme plus proche de Minuit dans le jardin du bien et du mal que de La Relève pourra en frustrer certains, les vrais fans de Clint se pâment depuis février 2007 devant Lettres d'Iwo Jima, le véritable diamant de la saga.
Alexandre Poncet |