L'Art de la guerre
Brûlot politique de haut rang à peine dissimulé derrières les atours d'un film de guerre pour le moins amer, fustigeant l'héroïsme de bazar et questionnant l'identité même du peuple américain, Mémoires de nos pères avait laissé quelques fans du grand Clint sur le carreau, non pas pour sa pertinence à toute épreuve, mais plutôt pour quelques soi-disant maladresses artistiques.
Mais voilà, au-delà de l'exploitation tardive d'un genre surcodifié (surtout depuis Il faut sauver le Soldat Ryan de Steven Spielberg, ici producteur), le projet d'Eastwood dépassait de très loin toute évaluation pragmatique. Second opus d'un dyptique unique dans l'histoire du cinéma, Lettres d'Iwo Jima s'impose ainsi comme une double-révélation, justifiant d'une part l'ensemble des choix de son prédécesseur et livrant d'autre part une tragédie guerrière parmi les plus belles, les plus émouvantes et les plus profondes que le Septième Art ait vu, à mi-chemin entre La Ligne rouge de Terrence Malick et le légendaire Kagemusha d'Akira Kurosawa.
Au-delà des influences
La marque de ces deux cinéastes imprègne d'ailleurs Lettres d'Iwo Jima, et ce dès son premier acte. D'un usage quasi-métaphysique de la voix-off à une photographie tantôt omnisciente et résignée (plans larges à tomber à la renverse), tantôt intérieure et terrifiée des combats (attendez-vous à des caméras à l'épaule comme vous n'en avez jamais vues), Eastwood puise le meilleur de ses références et impose peu à peu son célèbre style, se payant le luxe d'égaler son maître nippon tant dans la grâce et la noblesse de sa direction d'acteur que par le génie de sa structure et sa gestion incroyable d'une infinité d'enjeux dramatiques. Bouleversant, d'une noirceur apocalyptique lorsqu'il vient à capter à la volée le hara-kiri d'une unité confrontée à sa défaite, en apesanteur lorsqu'il scrute, a posteriori, le quotidien d'un Japon gangréné par la propagande et l'effort de guerre, Lettres d'Iwo Jima double enfin la charge politique de son jumeau en s'attaquant cette fois-ci, de l'intérieur s'il vous plaît, au problème de l'occupation.
"Est-ce encore le Japon ?"
A la manière d'un Rashomon à très grande échelle, captant un événement donné selon plusieurs points de vue antagonistes, la fresque bicéphale de Clint Eastwood comble intégralement, grâce à cet ultime opus, ses ambitions premières. Oeuvre emprunte d'un humanisme à fleur de peau, Lettres d'Iwo Jima se concentre moins sur les causes du combat que sur ses ramifications, s'attarde moins sur les blessures que sur les cicatrices, joue volontiers d'éllipses pour mieux souligner encore l'absurdité d'un conflit où, dans des circonstances autres, des belligérents auraient pu devenir amis. Ce conflt, en s'enfermant dans les roches brûlées d'une île sans repère, sorte de planète tout juste née d'un big bang pétaradant, relève autant du récit historique que de l'anticipation. Glaçante, la mise en garde de Clint s'adresse à tous les hommes, et achève de faire de Lettres d'Iwo Jima un film important, à un degré peu commun dans l'histoire du cinématographe.
Alexandre Poncet |