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Douze ans déjà que Mars Attacks !, point culminant de la "première carrière" de Tim Burton, s'est sauvagement écrasé sur les écrans du monde entier. Douze ans que Tim Burton, libéré des ambitions qui l'avaient poussé au milieu des années 1980 à consacrer sa vie au Septième Art, semble méditer avec beaucoup plus de recul (donc beaucoup moins de spontanéïté) sur sa condition d'artiste.
Faite de hauts (Charlie et la Chocolaterie, Big Fish) et de bas (La Planète des singes, dont la nullité abyssale s'explique par la volonté du cinéaste, sortant alors d'un Sleepy Hollow artificiellement lié à son oeuvre passée, de se frotter pour la première fois aux conventions du blockbuster hollywoodien), la "seconde carrière" de Tim Burton aura été vécue comme une douche froide par des millions de fans, dévastés à l'idée de ne plus jamais retrouver le poète visionnaire d'Edward aux mains d'argent et Batman le défi. Il aura finalement fallu attendre que l'artiste assume une bonne fois pour toute sa place singulière dans l'industrie cinématographique hollywoodienne (questionnement entamé avec passion dans Ed Wood), puis qu'il règle définitivement ses comptes avec son père (un homme sévère et loin d'apprécier ses orientations de carrière, selon ses propres dires) à travers son triptyque Big Fish / Charlie / Les Noces funèbres pour que Burton revienne à ses premières amours. Et vu l'incroyable puissance évocatrice de Sweeney Todd, conte macabre adapté d'un musical culte de Stephen Sondheim, les déserteurs risquent aujourd'hui de se ronger les ongles jusqu'au sang.
En avant la musique
On insistera avant d'aller plus loin sur le fait que Sweeney Todd est effectivement une comédie musicale, dont les dialogues sont incorporés à plus de 80% au sein des mélodies. Burton, qui ne s'était jusqu'ici qu'indirectement frotté au genre (Charie et Les Noces funèbres ne contiennent qu'une poignée de morceaux chantés, et la mise en scène de L'Etrange Noël de M. Jack est signée Henry Selick) aurait aisément pu se casser les dents sur un tel parti pris. C'était son compter sur la passion que le cinéaste a toujours portée au show de Sondheim (il assistera à plusieurs représentations londoniennes en 1980, et restera marqué à vie par la noirceur du récit), et surtout sur la traduction inespérée du moindre tableau de l'oeuvre originale en termes purement cinématographiques. Adapté avec intelligence pour le grand écran, tant d'un point de vue rythmique que structural, le fabuleux opéra macabre de Sondheim s'adapte ici magistralement au contraintes du Septième Art ; mieux, épouse la logique d'un genre passé depuis trop longtemps en désuétude : le film d'épouvante gothique.
Le sang du châtiment
Nostalgique de Mario Bava, de la Hammer, de Vincent Price et de Lon Chaney Jr., Burton fonce tête baissée dans sa tragédie noire, et l'innonde d'un sang rouge-vif, dont la portée graphique ne fait que renforcer l'expressionnisme de l'ensemble. Ballet poétique brutal, excessif et d'une beauté indicible, Sweeney Todd convoque les fantômes d'un cinéma oublié, et puise dans l'expérience de ses modèles des tableaux tant inédits qu'inoubliables. Outre le plaisir de voir une production de studio patauger avec autant d'aplomb dans les thèmes du cannibalisme, de la pédophilie, du viol et du meurtre en série (le héros se transforme peu à peu en psychopathe sanguinaire digne du Pingouin de Batman le défi, et Burton l'accompagne avec la même compassion), l'oeuvre restera surtout dans toutes les mémoires pour une demi-heure finale glaçante et d'une émotion accablante, culminant en un tableau final à faire pleurer le Dario Argento de Suspiria. Tim Burton est bel et bien resté lui-même. Et bon sang, qu'est-ce qu'on l'aime !
Alexandre Poncet |