On ne renaît que deux fois
Le nouveau millénaire était-il encore compatible avec la classe anglaise de James Bond ? Si la période décevante incarnée (à son corps défendant) par Pierce Brosnan semblait indiquer une lente disparition, le retour fracassant de la licence sous les traits de Daniel Craig prouve définitivement le contraire. Restait maintenant à savoir si cette vision musclée garderait la même énergie dans - pour la première fois dans l'histoire de la série - la suite directe de Casino Royale.
Il paraissait très difficile de succéder à Casino Royale, sorte de fantasme absolu de tous les fans de la série des James Bond et des amateurs de films d’action : un script humain, un héros charismatique et impitoyable, des morceaux de bravoure dantesques, de l’émotion… Un spectacle total qui modernisait cette vieille relique de la guerre froide tout en revenant aux origines des romans de Ian Flemming. Démarrant tout juste une heure après le final du métrage de Martin Campbell (Le masque de Zorro pour le meilleur, Goldeneye pour le pire), Quantum of Solace en reprend le ton noir, voire désenchanté avec toujours la même volonté de marcher sur les traces de la trilogie Bourne dans sa mise en place de l’action. Mais que les choses soient claires, à aucun moment Marc Forster (L’Incroyable Destin d’Harold Crick, Neverland) ne réussit à leur donner la même amplitude. Dénuées du moindre travail sur la spatialisation, celles-ci se voient largement sur-découpées, mal construites (malgré des cascades phénoménales) et font une nouvelle fois office de miroirs des travers modernes du genre aux USA. Un constat d’autant plus désolant que le réalisateur n’est pourtant pas avare d’ambitions, jouant constamment sur les contrastes qui façonnent la société d'aujourd'hui : entre le monde réel et celui, obscur, de l’espionnage, entre l’aristocratie people et la pauvreté des autres.
Casino Princier
Une optique totalement inédite dans l’univers de l’agent préféré de sa Majesté et qui conditionne totalement ce 22eme épisode officiel. Le film se concentre certes sur la vengeance de Bond mais également sur la découverte d’une nouvelle organisation tentaculaire (pas Octopussy heureusement), sans visage ni pays, entièrement vouée à la course au profit, et faisant son beurre des crises des énergies et de celle, imminente, de l’eau. Rarement un Bond ne s’était autant ancré dans la réalité ou ne s’était essayé à un embryon de discours politique, en peignant un contexte en nuance de gris, où le scandale et la manipulation touchent aussi les icones d’antan : l’Angleterre et les USA. Un retour aux anciennes ambitions de vrai film d’espionnage de la période Sean Connery, en somme. Dans ce contexte, le méchant de Quantum of Solace est bien loin du machiavel habituel. Falot, mal vêtu et faiblard, le magnat faussement écologique incarné par Mathieu Amalric offre un beau contraste avec le physique massif et le charisme indéniable d’un Daniel Craig désormais indispensable. Alors certes il ne reste aucune trace des gadgets (donc de Q), une seul scène de sexe émaille la narration (et même pas avec la sublime Olga Kurylenko) et on n'entend même plus le fameux « mon nom est Bond, James Bond »… La modernité doit sans doute passer par là.
Nathanaël Bouton-Drouard |