"Suggested by Isaac Asimov"
Ersatz de Pirates des Caraïbes, A. I. version action, blockbuster comics-SF ou adaptation fidèle des écrits de Isaac Asimov ; les premiers trailers de I, Robot du Alex Proyas laissaient entendre tout et son contraire, et le visionnage du métrage en lui-même promettait une montagne russe particulièrement dense.
De facto, I, Robot est effectivement tout et son contraire. Enigme policière à la K. Dick (référence logique, vu le succès de Minority Report), film d’anticipation ambitieux (lorgnant également, pour son design, du côté du monstre de Steven Spielberg), divertissement d’action digne des productions Joel Silver des années 1980, punchlines de Will Smith à l’appui, et réflexion souvent pertinente sur la question de la Robotique, I, Robot aborde une quantité de genres avec une réussite variable. Souffrant d’un scénario artificiel, cliché et prévisible de Akiva Goldsman (le génie derrière Perdus dans l’espace et Batman & Robin), le film de Proyas accorde à ses producteurs maintes concessions, ce à quoi le réalisateur ne nous avait pas habitués. D’un catalogue publicitaire embarrassant (les chaussures du héros, citées dans le dialogue sans autre but qu’une optique purement mercantile) à une déclaration d’amour à sa star (Will Smith, producteur exécutif, aime prendre des poses de statues grecques, nu tant que possible), I, Robot aurait très bien pu ne pas se relever des pressions imposées par l’opportunisme de ses investisseurs.
An Alex Proyas Movie
C’est donc entre les lignes de cet actioner classieux en Cinémascope, traversé d’effets visuels saisissants et de morceaux de bravoure mémorables (le guet-apens sur l’autoroute, les vingt minutes finales) que le fan d’Alex Proyas pourra relativiser une déception inévitable. S’il n’a, en l’état, rien de l’œuvre de SF littéraire qu’était Dark City, ni du poème gothique et underground The Crow, I, Robot permet à son auteur d’expérimenter comme jamais dans l’exercice de sa mise en scène. Tirant parti d’un budget colossal, Proyas se livre à quelques prouesses visuelles pour la plupart gratuites, mais dont l’inventivité et la virtuosité laissent sans voix. Instantanément jouissif, l’ultime affrontement dans le cœur de la « Matrice » s’impose ainsi comme un caprice phénoménal doublé d’un hommage passionnant à l’animation japonaise. Libérée de toute contrainte physique, la caméra tourbillonne à plein régime, sans que jamais la lisibilité de l’image n’en soit affectée. Un tour de force inattendu qui, non content de prolonger les idées les plus marquantes de Dark City, laisse à penser que le meilleur reste à venir ; s’il parvenait en effet à transcender son savoir-faire et son sens de la composition tout en s’assurant un contrôle total des enjeux narratifs et thématiques de son métrage, alors Proyas n’aurait plus rien à envier à Peter Jackson et Sam Raimi, deux cinéastes ayant montré l’aboutissement de leur art dans des productions de nantis. On parie pour le prochain film ?
God in the Shell
D'ici là, I, Robot confirme déjà entre les lignes la passion que Proyas voue à la science-fiction. Ainsi, dès que l’on soustrait le gras et que l’on fait abstraction des problèmes de structure et raccourcis narratifs du script de Goldsman, la véritable vision du réalisateur passionne. Celui-ci habite notamment la moindre séquence impliquant Sonny (Alan Tudyk), une machine douée d’émotions, et Alfred Lanning (James Cromwell), le savant fou qui lui a donné vie. Forts d’un charisme incandescent, tous deux forment la colonne vertébrale du film. Pourtant, le premier se résume à un assemblage d’éléments mécaniques tandis que le second n’apparaît qu’indirectement aux yeux du spectateur : un cadavre, un hologramme, une photographie, un enregistrement vidéo, une voix. Pertinent, Proyas parvient à désincarner les protagonistes les plus humains du métrage, dont le climax émotionnel sera atteint lorsque Sonny deviendra Dieu parmi sa propre espèce. Un traitement scénaristique à la thématique richissime (qu’est-ce que la vie ? Quels sont les droits des hommes vis-à-vis de leurs créations ? Où commence l’émotion ? Jusqu’où un raisonnement logique et bien pensant peut-il servir l’humanité ?) que n’aurait pas renié Asimov lui-même. Encore eût-il fallu que celui-ci fasse l’effort de fermer les yeux aux apparitions des Converse de Smith…
Alexandre Poncet |