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Avant de sombrer dans les limbes d'un Development Hell digne de ceux d'Alien 3 et Superman Returns, Je suis une légende aurait dû voir le jour il y a quelques années sous la tutelle de Ridley Scott ou David Fincher.
Autant le dire tout de suite la version que la Warner nous livre aujourd’hui n’a pas grand-chose à voir avec ce que Fincher et Scott auraient tiré du roman culte de Richard Matheson. Le contexte reste à peu près le même : après une pandémie fulgurante, l’humanité a disparu de la surface de la terre. En lieu et place, des créatures de la nuit prolifèrent (celles-ci ne sont plus clairement nommées "vampires", les scénaristes ayant préféré le doux sobriquet de "Nightseeker"). Le dernier survivant humain, accompagné de son chien fidèle (qui n'existait pas dans le roman, évidemment) traîne sa misère dans les rues d'une mégalopole déserte. Mais contrairement à son alter-ego littéraire, il a désormais un but : rechercher grâce à ses connaissances scientifiques un vaccin qui pourrait ressusciter son espèce.
L'avocat du diable
Au-delà de l’argument de départ, propice à des tableaux post-apocalyptiques saisissants distillés par une mise en scène souvent inventive, le film de Francis Lawrence s’impose comme un pamphlet religieux trahissant fondamentalement le texte de Matheson. Si l'écrivain usait bien de l’église, c'était pour mieux souligner son appartenance au genre vampirique, influence qui le poussait à s'étendre sur la frustration sexuelle de son protagoniste et sur les déambulations aguicheuses des créatures femelles. A l'inverse, Lawrence et ses scénaristes cèdent en dernier acte à une propagande judéo-chrétienne extrême. Cet épilogue pose de sacrés problèmes éthiques puisqu’il redéfinit l’heure trente qui a précédé, et tente de justifier par la foi la disparition soudaine de milliards de personne. Dieu a un plan, nous dit un personnage du film. Si ce plan consiste, comme l’entendent les dernières images, à transformer l’humanité en union exclusivement catholique, on préfère ne pas tendre l’oreille.
Director's cut ?
Comme pour souligner leur incapacité à se forger un avis définitif sur leur propre travail, Francis Lawrence et sa bande ont enfin daigné révéler, au format numérique, la fin alternative de Je suis une Légende. Celle-ci, étrangement, rentre en conflit intégral avec le moindre choix thématique de l'épilogue finalement retenu, présentant les créatures comme des êtres vivants doués d'émotion et abandonnant la sortie de scène absurdement spectaculaire du héros au profit d'un départ profil bas des trois survivants, désormais résignés à poursuivre leur quête loin de New York. Un final émouvant et totalement dépourvu du matraquage religieux évoqué plus haut, qui rehausse par conséquent drastiquement l'intérêt du film. Si vous n'avez pas encore vu Je suis une légende, on vous conseille tout simplement d'éviter comme la peste le montage salle, et de vous délecter de ce faux director's cut.
Alexandre Poncet |