The Dream Master
Après le triomphe critique du Labyrinthe de Pan, et sa reconnaissance artistique auprès des instances les plus hautes de l'industrie cinématographique internationale, Guillermo Del Toro aurait pu prendre la grosse tête, et rediriger sa carrière vers des oeuvres exclusivement intimes, au sens snobinard du terme.
C'eût été mal connaître cet artiste effronté et furieusement génial, prompt à mettre une fois sur deux son foisonnement visionnaire (il faut voir le carnet dans lequel il note ses idées au fur et à mesure qu'elles lui viennent ; et on l'a vu !) au service d'un spectacle d'entertainement en apparences tout ce qu'il y a de plus direct. Faisant suite à Blade II et Hellboy, déjà joliment frappadingues dans le registre du blockbuster à destination des cinéphiles les plus nerds, Les Légions d'or maudites poursuit la croisade populaire de Guillermo Del Toro, sans pour autant trahir ce qui fait la savoureuse particularité de son cinéma. Ainsi, non seulement le film déclare-t-il constamment sa flamme au Septième Art dans sa forme la plus ouvertement graphique, mais en plus Del Toro s'y paie le luxe de développer des obsessions toutes personnelles.
Bigger than Life
D'un point de vue strictement formel, Hellboy II dépasse les rêves mouillés les plus fous des spectateurs qu'il cible en priorité. C'est bien simple, le cinéma fantastique n'a presque jamais accouché d'un spectacle comparable, si l'on excepte les exceptions dues à Sam Raimi (la trilogie Spider-Man) et surtout Peter Jackson (la trilogie du Seigneur des Anneaux, King Kong). Le fossé par rapport au premier Hellboy, déjà particulièrement généreux à l'écran, est ici titanesque, Del Toro et son équipe ayant purement et simplement recréé un monde de toute pièce (même les environnements urbains ont été réalisés grâce à des décors grandeur nature), et l'ayant peuplé d'un peuple de freaks comme on n'en avait pas vu depuis... La Guerre des Etoiles, en 1977. Avec une gourmandise intarissable, Del Toro enchaîne donc les morceaux de bravoure les plus improbables : une bataille rangée entre deux armées de marionnettes, un combat effréné entre le B.P.R.D. et des nuées de fées voraces, l'apparition en plein centre-ville d'un Dieu forestier haut de vingt mètres, sans compter un affrontement final contre l'Armée d'or et leur maître qui s'impose comme un classique instantané. Incroyable, devant un pareil déluge d'images inoubliables (et pour beaucoup réalisées en live, fait rarissime ces temps-ci), de lire dans les livres officiels que Del Toro a dû revoir sa copie en fonction d'un budget bien inférieur à ses ambitions...
L'imagination en couleurs
Virtuose dans sa mise en image (l'équilibre du montage, la pertinence des échelles de plan, la grâce du mouvement et la puissance des chorégraphie flirtent avec l'inédit), Del Toro n'use pas moins de Hellboy II comme d'un vecteur thématique extrêmement dense. Empruntant certains leitmotivs graphiques à ses oeuvres précédentes (notamment les engrenages et mécanismes divers, traduisant ici la fuite inexorable du temps, et donc la prochaine disparition du peuple elfique), le métrage traduit en filigrane, avec une mélancolie et une poésie spendides, la lente et inéluctable défaite de l'imaginaire dans la société contemporaine. S'il s'attarde évidemment sur la question de la différence dans un monde tendant à l'uniformisation des coutumes et des pensées, et se réclame par conséquent d'influences aussi variées que l'animation japonaise, la peinture italienne, la littérature médiévale anglosaxonne, les légendes arabes et les comics américains, l'auteur braque ses projecteurs sur le rêve, plus précisément son besoin de rêve. Libre à chacun de préférer les vannes terre-à-terre, l'idéologie militariste et la vulgarité d'un Transformers ; de notre côté, au rayon du divertissement populaire, nous avons définitivement choisi notre camp.
Alexandre Poncet |