"Go ahead, make my day !"
Cinq films, deux décennies au cours desquels le sale flic Harry Callahan parcourt San Francisco afin de vider ses rues de toute la crasse qui s’y colle, symbolisant à sa manière le cauchemar américain. Loin de l'oeuvre facho souvent dénoncée par la critique bien-pensante, la saga Dirty Harry est autant le reflet de son époque qu'un jalon indispensable pour comprendre l’évolution du cinéma de Clint Eastwood.
L'Inspecteur Harry (Dirty Harry)
Projet au départ porté pour un Frank Sinatra trop classieux, le script tortueux du premier Dirty Harry tombe heureusement dans les mains d’un Clint Eastwood lassé des insipides grosses productions hollywoodiennes (Quand les aigles attaquent, La Kermesse de l’ouest…), et qu’il s’empresse de confier à son ami réalisateur Don Diegel avec qui il vient de boucler Un shérif à New York et Les Proies. Aimant tous deux tourner dans des conditions quelque peu précaires, voire à l’arrache, Eastwood et Siegel vont mettre en exergue le réalisme de l’histoire et accentuer la description d’une décrépitude complète de la ville de San Francisco, envahie de truands, clodos et laissés-pour-compte en tous genres et parmi lesquels le buté Harry Callahan va devoir faire le ménage. Moins un film sur l’autodéfense qu’une réaction épidermique à la fin des années peace & love, le premier Dirty Harry invoque ainsi les pires rejetons de l’Amérique sous l’apparence de Scorpio, un psychopathe largement inspiré par le fameux Zodiac, présenté comme un lâche patenté qui profite des faiblesses du système. Ne s’essayant jamais à la morale facile, laissant le spectateur seul juge de la vision manichéenne d’un flic désabusé, voire totalement dégoûté du tournant sociologique de son pays, les deux complères sont rapidement accusés de prôner fièrement une idéologie réactionnaire. Pourtant à bien y regarder, une séquence suffit à renvoyer ces critiques aux oubliettes : lorsque Harry met enfin la main sur Scorpio dans le stade où il le cache et se met à le torturer en appuyant méchamment sur sa plaie par balle à la jambe, Siegel renie clairement l'action de son personnage, la caméra opérant un long travail arrière aérien accompagné par les élans primitifs de l’un des meilleurs morceaux de Schiffrin. Une prise de distance salvatrice, placée en plein milieu du film, et qui ne fait que souligner l’intelligence de l’entreprise, sorte de Massacre à la tronçonneuse version polar, qui reste aujourd’hui encore l’un des meilleurs thrillers américains et un excitant témoinage de son temps.
Magnum Force
Produit deux ans après L'Inspecteur Harry, Magnum Force respecte les grandes règles des séquelles cinématographiques, en revoyant à la hausse les ingrédients de l'opus original. Harry est donc plus que jamais le flic buriné et brutal que le public a appris à aimer ou haïr, et est ici confronté à une série considérable de crimes en tous genres. Ecrit par John Milius et Michael Cimino, déjà ouvriers de l'ombre sur Dirty Harry, Magnum Force est ainsi l'épisode le plus généreux de la série en termes de péripéties, comblant les vides laissés par l'intrigue principale (des policiers décident de rendre leur propre justice expéditive, un concept annonçant le formidable La Nuit des juges de Peter Hyams) par des coups d'éclats annexes : Harry contre des pirates aériens, Harry contre des braqueurs de drugstore, Harry dans les bras de son entreprenante voisine asiatique... Plutôt que de frôler l'overdose, l'accumulation donne au métrage des allures de fresque policière, impression encore renforcée par des choix scénaristiques passionnants, notamment lorsque Milius et Cimino opposent deux frères ennemis dans le contexte d'un concours de tir a priori anodin. Le script se permet d'ailleurs une analyse brillante du protagoniste central, et se confronte directement aux accusations de fachisme qui fusaient de toute part en 1971 (Harry à un autre personnage : "vous ne m'avez pas compris."). Emballé par le téléaste Ted Post et son second Buddy Van Horn (futur réalisateur de La Dernière Cible et sans doute responsable ici de l'intégralité des scènes d'action), Magnum Force reste encore aujourd'hui le plus excitant des cinq films, offrant aux fans du personnage une quantité fantasmatique de fustillades et de poursuites en bagnoles à se mettre sous la dent, avec cerise sur le gâteau un climax s'étalant sur près d'un quart-d'heure.
L'Inspecteur Harry ne renonce jamais (The Enforcer)
Après les grandeurs de L'Inspecteur Harry et Magnum Force, The Enforcer devait enfoncer le clou en 1976 et ancrer définitivement le personnage dans l'inconscient collectif international. S'ouvrant dans les environs verdurés de San Francisco par un double-meurtre particulièrement sauvage, et graphiquement aussi sec qu'un coup de tric, L'Inspecteur Harry ne renonce jamais donne clairement dans la surrenchère : le sang coule à flots, les méchants sont toujours plus méchants (et, vêtus de cuir, roulent des yeux comme des personnages de cartoons) et Harry est plus psychotique que jamais dans son application de la loi, défonçant dès le premier quart-d'heure la vitrine d'une boutique avec sa voiture pour mieux dézinguer à grands coups de magnum de vils preneurs d'otages. La mécanique de l'ensemble, toute huilée soit-elle, commence sérieusement à se voir, et ce n'est pas un personnage de sidekick féminin qui va changer la donne, en dépit de quelques dialogues grâtinés dont la série a le secret. Réservant tout de même son lot de morceaux de bravoure callahaniens (dont deux scènes hilarantes dans un bordel et une église, sans compter le final à Alcatraz, clin d'oeil ouvert à un certain film de Don Siegel avec Clint), The Enforcer reste l'un des deux épisodes les plus faibles de la série, à quelques encâblures seulement de l'amusant mais vain La Dernière Cible. A noter enfin que Jerry Fielding remplace ici Lalo Schiffrin au score, pour un résultat beaucoup plus ostentatoire et paradoxalement moins accrocheur que la splendide partition de Magnum Force.
Le Retour de l'inspecteur Harry (Sudden Impact)
Tout juste échaudé par le manque de reconnaissance publique de l’un de ses projets les plus personnels, Honkytonk Man, Eastwood accepte à contre-cœur de revenir dans la défroque de Callahan. Mais il n’est pas homme à se contenter de cachetonner et laisser sa série s’enfoncer dans les méandres de la facilité commerciale. Il s’intéresse donc forcément à un scénario décalé, permettant de souligner le décalage de plus en plus évident entre Harry et son époque (nous sommes au début des années 80) et en profite même pour emmener son personnage dans un village un peu paumé de la côte, sur les traces d'une tueuse vengeresse. Confronté à une sorte de double de lui-même, Harry est obligé de se « féminiser » ou du moins de réfléchir sur sa cause, tout autant que Eastwood lui-même s’éloigne sérieusement des figures de héros viril qui ont fait son succès. Plus important encore, l’acteur passe même ici à la réalisation et souligne plus que jamais l’appartenance de la série au monde du western avec un cinémascope somptueux (sans compter que l’histoire et les personnages auraient pu habiter l’ouest sauvage), et montre une esthétique en clair-obscur d’une immense élégance. Film jalon dans la carrière du réalisateur, mais aussi dans le personnage de Harry (soyons honnêtes, cela aurait dû être le dernier), Sudden Impact est sans aucun doute le plus réussi de la série.
La Dernière Cible (The Dead Pool)
On ne le dira jamais assez, Eastwood croyait sincèrement en avoir fini avec les canardages de Callahan. Et c’est une nouvelle fois l’incompréhension devant l’un de ses films sur la musique, en l’occurrence le magnifique Bird, qui le pousse à accepter l’offre de Warner de remettre une dernière fois le couvert. Entièrement contrôlé par sa société Malpaso et confié à son amis Buddy Von Horn (réalisateur de second épique ou directeur des cascades sur quasiment toute la filmo de son mentor), pourtant peu enclins à créer une réelle dynamique sur grand écran, cet ultime opus n’arrive pas à cacher la lassitude de son interprète qui préfère se concentrer sur l’aspect vieillissant du personnage et affronter le futur maître Jedi Liam Neeson (on notera aussi la participation de Jim Carrey dans une scène totalement hallucinée). Accessoirement, la star se frotte indirectement au tout nouveau héros du cinéma ricain musclé, comme Schwarzenegger ou Stallone. Jamais désagréable, le métrage traîne hélas en longueur, présente un nouveau serial killer peu convaincant et caricatural, se complaît dans une poursuite au valium entre Harry et une voiture télécommandée (ridicule !) et s’achève sur notre flic harponnant son ennemi dans ce que l’on pourrait appeler l'enterrement en bonne et due forme d’un héros qui a fait son temps. Reste heureusement dans cette petite production de série la relation amoureuse entre Eastwood et Patricia Clarkson, très bien écrite, qui de façon amusante annoncerait presque le petit bijou à venir Sur la route de Madison. Nan là c’est sûr, notre gros dégelasse de Callahan à bien mérité sa retraite.
Alexandre Poncet & Nathanaël Bouton-Drouard |