Combats à échelle humaine
Le cinéma thaïlandais a fréquemment offert des films d’arts martiaux de très haut spectacle destinés à l’internationale (Ong Bak, 2003, ou encore Born to Fight, 2004), mais il aura fallu attendre jusqu’à Boxers (Chaiyo en version originale), film de Kongkait Komesiri, pour enfin découvrir un film traitant avec réalisme du milieu de la boxe thaï.
Présenté comme un film d’action « classique », Boxers tend cependant dès ses premiers plans à se distinguer de la norme. Narration en voix off, exposition prenant son temps, présentation des trois personnages principaux avec doigté, mise en place d’un acte fondateur les liant, il ne fait aucun doute que, tout autant que le film sera rempli de scènes d’action spectaculaires, un drame humain commence à se nouer sous les yeux du spectateur. La destinée d’amis se déchirant au fur et à mesure de leur avancée dans la vie, perdant pied dans leur existence, jusqu’à une rédemption finale, n’est pas le thème le plus original qui pût être mis en scène au cinéma, certes. Mais le talent de Kongkait Komesiri, scénariste réputé en Thaïlande (on lui doit notamment le scénario de l’excellent Bang Rajan), est de mettre en place une histoire d’une rare densité, où les situations s’enchaînent avec logique et une véritable maîtrise de la rythmique narrative. Même si, complexité des situations oblige, une certaine confusion se fait par moments sentir, on se retrouve inévitablement happé par le tourbillon sensitif du film.
Viscères à l'air
Et la mise en scène sublime sans peine ce script touffu. Passés quelques effets de frime pas forcément indispensables, une poignée de stock-shots légèrement dégueulasses, l’indéniable patte de Kongkait Komesiri s’impose. Pour ce qui est sa deuxième réalisation après un fragment du recueil de courts d’horreur Art of the Devil 2, l’homme prouve qu’il sait tenir une caméra et bien s’entourer. La direction artistique et la photo du film offrent ainsi un résultat magnifique, permettant à l’image de transcender le propos, ne serait-ce que dans la volonté dichotomique entre l’univers rural (aux magnifiques couleurs) et l’univers urbain (sombre et poisseux). Si l’on peut y voir une naïve réflexion sur le « monde terrible de la ville », il faut surtout creuser un peu, pour se rendre compte que le propos du film est double : d’une part, la considération que la pauvreté peut mener à de terribles extrémités, sans qu’aucune facilité au fort pathos soit utilisée dans le propos à ce sujet. D’autre part, un regard sur la noirceur et la beauté de l’âme humaine, transcendée dans l’art du combat.
Malgré quelques légères et indéniables lacunes – la sensibilité tragique asiatique est quelquefois surprenante pour un regard occidental -, Boxers reste indéniablement un grand film, un film coup de poing. Viscéral, intense, happant le spectateur, il peut tout autant évoquer le lyrisme tragique des grandes œuvres de John Woo que L’Âme des guerriers (Lee Tamahori, 1994). Deux prestigieuses références pour un film constamment étonnant, et laissant un goût doux-amer dans la bouche longtemps après son générique de fin.
Dimitri Pawlowski |